Mais j'en reviens à Grumkow. Sa contenance étoit bien changée depuis le départ de Mr. Hotham; un air de satisfaction régnoit sur toute sa physionomie. Il venoit assidûment rendre ses devoirs à la reine, qui en agissoit poliment envers lui. Un soir (le 11. d'Août, jour remarquable de toute manière), mon esprit étant extrêmement agité et ayant été mélancolique tout le jour, sans en avoir plus de raison que de coutume, je finis mon jeu de bonne heure, et fus me promener avec la Bulow. Après avoir fait quelques tours, je m'assis avec elle sur un banc à l'extrémité du jardin. Grumkow vint m'y trouver. Nous devions faire nos dévotions le dimanche suivant. Il étoit du nombre de ceux qui rejettent la religion par le désir de contenter leurs passions et sans connoissance de cause. N'étant point ferme dans ses principes, il se faisoit quelquefois de cuisans reproches, et sentoit des remords de conscience, qui le rendoient mélancolique, et qu'il dissipoit ensuite par le vin et la bonne chère. Mr. Jablonski, un des chapelains du roi, avoit passé la journée avec lui, et selon toute apparence lui avoit fait une vive peinture de l'enfer. Il enfila d'abord un grand discours de morale, qui me sembla dans sa bouche comme l'évangile dans celle du diable; tombant ensuite sur d'autres matières, il me dit, qu'il avoit été bien fâché des mauvais traîtemens que le roi m'avoit faits, aussi bien que de ceux que mon frère enduroit. Le prince royal, continua-t-il, devroit se prêter plus qu'il ne fait aux volontés de son père; c'est le plus grand roi qui ait jamais existé, et qui joint toutes les vertus civiles aux vertus morales. Je craignis que cet entretien ne le menât plus loin, ce que je voulus éviter. Je me levai donc et marchai fort vite, prenant le chemin de la maison. Je ne lui répondis que sur le sujet du roi et tâchai de renchérir sur les éloges qu'il venoit de lui donner, mais il en revint à ses moutons. Vous avez tant d'ascendant sur l'esprit du prince royal, que vous êtes l'unique personne, Madame, qui puisse le ramener à son devoir; c'est un charmant prince, mais qui est mal conseillé. Si mon frère, lui répondis-je, veut suivre mes avis, il se réglera toujours selon les volontés du roi, pourvu qu'il soit informé de ses intentions. Il voulut me répliquer, mais plusieurs dames vinrent nous interrompre, ce qui me tira d'un grand embarras. Le même soir la reine étant devant sa toilette à se décoiffer, et la Bulow étant assise à côté d'elle, ils entendirent un terrible fracas dans le cabinet prochain. Ce cabinet superbe étoit orné en cristal de roche et autres précieuses d'un prix infini, sans compter l'or et les pièces travaillées avec art, qui y étoient en grand nombre. Entre les compartimens de ces pièces curieuses il étoit garni de vases de cette ancienne porcelaine du Japon et de la Chine d'une énorme grandeur. La reine crut d'abord que quelques unes de ces grandes pièces étoient tombées et avoient causé ce bruit. La Bulow y étant entrée fut fort surprise de n'y trouver rien de dérangé. À peine en eut-elle fermé la porte et à peine en fut-elle sortie, que le fracas recommença. Elle renouvela ses visites à trois reprises, accompagnée d'une des femmes de la reine, trouvant toujours le tout dans un ordre parfait. Le bruit cessa enfin dans le cabinet, mais un autre plus affreux y succéda dans un corridor, qui séparoit les appartemens du roi de ceux de la reine et en faisoit la communication. Personne n'y passoit jamais que les domestiques de la chambre, et pour cet effet il y avoit deux sentinelles aux deux bouts, qui en gardoient l'entrée. La curieuse de savoir d'où provenoit ce bruit, ordonna à ses femmes de l'éclairer. La peur démasqua le faux attachement de la Ramen; elle ne voulut point suivre la reine et s'enfuit pour se cacher dans la chambre voisine. Deux autres de ses camarades accompagnèrent cette princesse avec la Bulow, et à peine eurent-elles ouvert la porte, que des gémissemens affreux, redoublés par des cris qui les firent trembler de peur, frappèrent leurs oreilles. La reine seule conserva sa fermeté. Étant entrée dans le corridor, elle encouragea les autres à chercher ce que ce pouvoit être. Elles trouvèrent toutes le portes fermées à verroux; après les avoir ouvertes, elles visitèrent tout l'endroit sans rien trouver. Les deux gardes étoient à demi-morts de frayeur. Ces gens avoient entendu les mêmes gémissemens proche d'eux, mais sans rien voir. La reine leur demanda, s'il étoit entré quelqu'un dans les chambres du roi; ils l'assurèrent fort du contraire. Elle s'en retourna à son appartement un peu altérée, et me conta cette aventure le lendemain. Quoiqu'elle ne fût rien moins que superstitieuse, elle m'ordonna de noter la date, pour voir ce que ce tintamarre présageroit. Je suis persuadée que la chose étoit fort naturelle. Le hazard fit cependant que justement ce même soir mon frère fut arrêté et qu'au retour du roi la scène la plus douloureuse pour la reine se passa dans ce corridor.
Comme il n'y avoit point de cour ce jour là, il y eut concert à Mon-bijou. Les amateurs de la musique avoient la permission d'y venir et Katt n'y manquoit jamais. Après avoir long-temps accompagné du clavecin, je passai dans une chambre prochaine où on jouoit. Katt m'y suivit, me priant pour l'amour de Dieu de l'écouter un moment en faveur de mon frère. Ce nom si cher m'arrêta sur-le-champ. Je suis au désespoir, me dit-il, d'avoir encouru la disgrâce de la reine et celle de votre Altesse royale; on leur a fait de mauvais rapports sur mon sujet; on m'accuse de fortifier le prince royal dans le dessein qu'il a de s'évader. Je vous proteste pour tout ce qu'il y a de plus sacré Mdme., que je lui ai écrit et refusé nettement de le suivre, s'il entreprenoit de s'enfuir, et je vous réponds sur ma tête, qu'il ne fera jamais cette démarche sans moi. Je la vois déjà branler sur vos épaules, lui répondis-je, et si vous ne changez bientôt de conduite, je pourrois bien la voir à vos pieds. Je ne vous nie point que la reine et moi ne soyons très-mécontentes de vous, je n'aurois jamais cru que vous eussiez l'étourderie de divulguer partout les desseins de mon frère, et de faire confidence à chacun de ses secrets. Vous deviez mieux reconnoître les bontés qu'il a pour vous, et faire plus de réflexions sur l'irrégularité de votre procédé. Surtout Mr. il ne vous convient aucunement d'avoir mon portrait et d'en faire ostentation. La reine vous l'a fait demander, vous auriez dû lui obéir et le lui faire remettre. C'étoit le moyen de réparer votre faute, et il n'y a que ce seul expédient qui puisse vous faire obtenir votre grâce d'elle et de moi. Pour ce qui regarde le premier article, reprit-il, je puis vous jurer, Madame, que je n'ai parlé qu'à Mr. de Leuvener de ce qui concernoit le prince royal, ce n'est point un personnage suspect et je ne crois pas que la reine y trouve à redire. Ayant copié moi-même le portrait de votre Altesse royale et celui du prince royal, je n'ai pas cru qu'il fût de conséquence de les faire voir à quelques-uns de mes amis, d'autant plus que je ne les ai produits que comme des pièces de mon ouvrage, mais je vous avoue Mdme.; que la mort me seroit moins dure que de m'en défaire. Au reste, continuat-il, j'ai beaucoup d'ennemis envieux de ma faveur auprès du prince royal, qui ne pouvant trouver prise sur moi ont recours aux calomnies, mais je vous le répète encore, Mdme., tant que je serai bien auprès de ce cher prince, je l'empêcherai toujours d'accomplir ses desseins, quoique dans le fond je ne voie pas qu'il risqueroit beaucoup. Quel tort et quel mal pourroit-il lui arriver si on le rattrappoit. C'est l'héritier de la couronne et personne ne seroit assez hardi pour s'y frotter. En vérité Mr., lui dis-je, vous jouez gros jeu et je crains fort que je ne sois que trop bon prophète. Si je perds la tête, répondit-il, ce sera pour une belle cause, mais le prince royal ne m'abandonnera pas. Je ne lui donnai pas le temps de m'en dire davantage et je le quittai. Ce fut la dernière fois que je le vis, et j'étois bien éloignée de penser que mes prédictions s'accompliroient si-tôt, n'ayant voulu que l'intimider.
Le 15. d'Août, jour de naissance du roi, tout le monde vint féliciter la reine, et la cour fut très-nombreuse. J'y eus encore une longue conversation avec Grumkow. Il avoit congédié sa morale et s'étoit remis sur le ton badin; il m'amusa beaucoup, ayant infiniment d'esprit. Il s'étendit encore fort au long sur les éloges du roi, et voyant que j'allois le quitter, il me dit d'un ton si expressif que j'en fus surprise: vous verrez dans peu, Madame, à quel point je vous suis attaché et combien je suis votre serviteur. Je lui répondis fort obligeamment sur ce dernier article et voulus m'éloigner, mais la Bulow s'approchant commença par se chipoter avec lui; elle s'étoit mise sur ce pied là, et ne pouvoit le voir sans lui dire des piquanteries. Je l'avois déjà avertie plus d'une fois de ne pas pousser trop loin la raillerie et de ménager Grumkow, lui disant, qu'il falloit suivre l'exemple des Indiens, qui adorent le diable afin qu'il ne leur fasse point de mal, mais elle ne songea guère à mettre mes leçons en pratique. La dispute qu'elle eut ce soir avec lui fut très-vive. Son antagoniste la finit en lui disant la même chose qu'à moi: dans peu je pourrai vous convaincre combien je suis de vos amis. Il me sembla qu'il y avoit un sens caché sous ces paroles deux fois répétées, ce qui m'inquiéta.
La reine se fit un plaisir de me surprendre le jour suivant 16. du même mois. Elle donna un bal à Mon-bijou à l'honneur du roi. La salle à manger étoit décorée de devises et de lampions, et la table représentoit un parterre. Chacun de nous trouva un présent sous son couvert. Nous étions tous de la meilleure humeur du monde, il n'y avoit que les deux gouvernantes, de Kamken et de Sonsfeld, la comtesse de Fink et la Bulow qui semblassent tristes; elles ne disoient mot, se plaignant d'être incommodées. Nous recommençâmes le bal après souper. Il y avoit plus de six ans que je n'avois dansé; c'étoit du fruit nouveau et je m'en donnai à gogo, sans faire beaucoup d'attention à ce qui se passoit. La Bulow me dit plusieurs fois: il est tard, je voudrois qu'on se retirât. Eh, mon Dieu! lui dis-je, laissez moi le plaisir de danser tout mon soûl aujourd'hui, car je n'en aurai peut-être de long-temps. Cela se pourroit bien, reprit-elle. Je ne fis aucune réflexion là-dessus et continuai à me divertir. Elle revint à la charge une demi-heure après: finissez donc, me dit-elle, d'un air fâché, vous êtes si occupée, que vous n'avez point d'yeux. Vous êtes de si mauvaise humeur aujourd'hui, répliquai-je, que je ne sais qu'en penser. Regardez donc la reine, et vous n'aurez plus sujet, Mdme., de me faire des reproches. Un coup d'oeil que je jetai de son côté, me glaça d'effroi. Je vis cette princesse plus pâle que la mort dans un coin de la chambre, s'entretenant avec sa grande maîtresse et Mdme. de Sonsfeld. Comme mon frère m'intéressoit plus que toute autre chose au monde, je m'informai aussitôt, si cela le regardoit? La Bulow haussa les épaules, en disant: je n'en sais rien. La reine donna un moment après le bon soir et monta en carosse avec moi. Elle ne me dit mot pendant tout le chemin, ce qui m'inquiéta à un tel point, que je pris des palpitations de coeur terribles. Dès que je fus retirée, je fis enrager ma gouvernante, pour savoir de quoi il s'agissoit. Elle me répondit les larmes aux yeux, que la reine lui avoit imposé silence. Pour le coup je crus mon frère mort, ce qui me jeta dans un tel désespoir, que Mdme. de Sonsfeld jugea à propos de me tirer d'erreur. Elle me conta donc, que Mdme. de Kamken avoit reçu le même matin une estafette du roi avec des lettres pour elle et pour la reine, que ce prince lui ordonnoit de préparer peu à peu l'esprit de cette princesse, pour lui apprendre enfin, qu'il avoit fait arrêter le prince royal, qui avoit tenté de s'enfuir. Le malheur de mon frère me perça le coeur, je passai toute la nuit dans des agitations affreuses. La reine me fit appeler de grand matin, pour me montrer la lettre du roi. La fureur se manifestoit évidemment dans cette lettre. Voici ce qu'elle contenoit:
«J'ai fait arrêter le coquin de Fritz; je le traiterai comme son forfait et sa lâcheté le méritent; je ne le reconnois plus pour mon fils, il m'a déshonoré avec toute ma maison, un tel malheureux n'est plus digne de vivre.»
Je tombai en foiblesse après cette lecture. L'état de la reine et le mien auroient attendri un coeur de roche. Dès qu'elle se fut un peu remise, elle me conta l'arrestation de Katt, dont je ferai ici un détail circonstancié, tel que nous l'avons appris depuis.
Mr. de Grumkow avoit été informé dès le 15. de la catastrophe de mon frère; il n'avoit pu en cacher sa joie et en avoit fait confidence à plusieurs de ses amis. Mr. de Leuvener qui avoit des espions autour de lui, en fut averti. Il écrivit sur-le-champ à Katt, et lui conseilla de partir au plutôt, puisqu'infailliblement il alloit être arrêté. Katt profita de l'avis et demanda permission au Maréchal de Natzmar, qui commandoit son corps, d'oser aller à Friderichsfelde, rendre ses devoirs au Margrave Albert; ce qui lui fut accordé. Il avoit fait faire une selle, dans laquelle il pouvoit enfermer de l'argent et des papiers. Par malheur pour lui cette selle n'étant point faite; il fut contraint de l'attendre. Il employa cependant bien son temps, car il brûla ses papiers. Son cheval étant enfin sellé, il alloit monter dessus, lorsque le Maréchal arriva, accompagné de ses gardes, qui lui demanda son épée l'arrêtant de la part du roi. Katt la lui remit sans changer de couleur et fut aussitôt mené en prison. On mit le scellé sur tous ses effets, en présence du Maréchal, qui paroissoit plus altéré que son prisonnier. Il avoit tardé plus de trois heures à exécuter les ordres du roi, pour donner le temps à Katt de s'échapper, et fut très-fâché de le trouver encore là.
J'en reviens à la reine. Elle me demanda, si mon frère ne m'avoit jamais parlé de son dessein. Je lui fis alors un récit de toutes les particularités, que je savois sur ce sujet, m'excusant de les lui avoir cachées, par la crainte que j'avois eue de la commettre, si le cas venoit à exister; je lui avouai de plus, que les assurances que Katt m'avoit faites, m'avoient jetée dans une sécurité parfaite, ne m'étant attendue à rien moins qu'à ce que je venois d'appendre. Mais, me dit-elle, ne savez-vous rien de nos lettres. J'en ai parlé souvent à mon frère et il m'a assuré qu'il les avoit brûlées. Je connois trop bien votre frère, reprit-elle, et je parierois qu'elles sont parmi les effets de Katt. Si cela est, nous sommes perdues. La reine devina juste; nous apprîmes le lendemain qu'il y avoit plusieurs cassettes de mon frère chez Katt, où on avoit mis le scellé. Cette nouvelle nous fit frémir. Après avoir bien ruminé, elle eut encore recours au Maréchal Natzmar, qui lui avoit rendu service dans un cas pareil, comme je l'ai rapporté ci-devant. Elle envoya aussitôt chercher son aumônier, nommé Reinbeck, pour le charger de persuader au Maréchal de lui faire remettre la cassette qui contenoit les lettres. Reinbeck étant malade, se fit excuser, ce qui augmenta ses inquiétudes. Un cas fortuit y suppléa.
La comtesse de Fink vint le matin suivant chez moi. Je fus surprise de l'altération qui paroîssoit sur son visage. Après avoir fait retirer tout le monde, hors Mdme. de Sonsfeld, elle me dit qu'elle étoit la plus malheureuse personne du monde et qu'elle venoit me confier ces peines. Jugez Madame, me dit-elle, de mon embarras. Je trouvai hier au soir, en rentrant chez moi, une caisse scellée et adressée à la reine, qu'on avoit remise à mes domestiques, avec le billet que voici. Elle me le donna, il n'y avoit que ces mots:
"Ayez la bonté, Madame de remettre cette cassette à la reine, elle renferme les lettres qu'elle et la princesse ont écrites au prince royal."