Nous ne pouvons comprendre cette princesse de Prusse, choisissant les expressions les plus fortes, les plus drastiques et décrivant les scènes les plus intimes. Mais le XVIIIième siècle pensait et écrivait autrement que le nôtre. Bien souvent alors le coeur s'échappait avec la langue, et la plume suivait la main. Avec sa grande désinvolture de conception et de raisonnement le siècle philosophique ne s'inquiétait pas long-temps du: «qu'en dira-t-on?«

On a bien souvent reproché à la Margrave--et le célèbre historien Schlosser lui a jeté la première pierre--d'avoir de gaîté de coeur compromis inutilement les siens. Nous aurions d'elle un portrait peu ressemblant si nous acceptions ce jugement étroit parmi tous les autres du même acabit. Il faut essayer de la connaître autrement, et elle se révèle sous un jour tout différent dans ses lettres.

La Margrave Wilhelmine entretenait une correspondance suivie avec les plus illustres savants et les plus grands poètes de son temps. Il suffit de nommer ici Frédéric le Grand et Voltaire. Dans ses lettres se trouve bien souvent l'explication pour nombre de paroles dures contenues dans ses Mémoires. C'est dans ses lettres qu'elle ouvre son soeur à son frère et à son ami. On est ému du chagrin et des souffrances d'une princesse qui, selon les personnages les plus distingués de ce temps, passe pour la femme la plus spirituelle et la plus éminente du XVIIIième siècle. On serait bien tenté de ne point lui reprocher son impiété en voyant que son amertume et son aigreur trouvent leur explication dans les souffrances physiques et psychiques qu'elle eut à subir.

Aujourd'hui que l'on a puisé à tant de sources historiques, il serait impossible de mettre au premier rang les Mémoires de la Margrave. Ils sont sans grande portée pour la conception historique, et du reste on y trouve plus d'une erreur. On ne peut nier cependant qu'il n'y ait beaucoup de vrai et d'intéressant: aussi resteront-ils un tableau vivant des moeurs et de la situation de l'Allemagne au XVIIIième siècle.

Malheureusement le manuscrit original des Mémoires finit avec l'année 1742. La Margrave vécut jusqu'à 1758 et s'éteignit dans la même nuit et à l'heure même où son frère était surpris près de Hochkirch.

Cette nouvelle édition que nous présentons au public s'efforce à combler cette lacune en dépeignant la vie de la Margrave jusqu'à sa mort d'après des documents et des lettres de l'authenticité la plus indiscutable.

En publiant cette nouvelle édition nous voulons contribuer de notre part à présenter à un public toujours plus nombreux le portrait de la princesse après en avoir enlevé le tâche d'impiété qui le défigurait. Nous montrerons sous son vrai jour une femme pensant et agissant vraiment en reine, grande dans son amour héroïque pour son frère vraie dans son amitié. Espérons de voir disparaître de plus en plus l'opinion qui la faisait regarder comme une femme sans coeur et sans âme.

Leipzig, février 1888.

B.