1706.

Frédéric Guillaume; roi de Prusse, alors prince royal, épousa l'année 1706 Sophie Dorothée d'Hannovre. Le roi Frédéric I. son père lui avoit donné à choisir entre trois princesses qui étoient celle de Suède, soeur de Charles XII., celle de Saxe-Zeitz, et celle d'Orange, nièce du prince d'Anhalt. Celui-ci qui de tout temps avoit été tendrement chéri du prince royal s'étoit fort flatté, que son choix tomberoit sur sa nièce. Mais le coeur du prince royal étant épris des charmes de la princesse d'Hannovre, il refusa ces trois partis et sut par ses prières et ses intrigues obtenir le consentement du roi son père pour son mariage avec elle.

Il est juste, que je donne une idée du caractère des principales personnes qui composoient la cour de Berlin, et surtout de celui du prince royal. Ce prince, dont l'éducation avoit été confiée au comte Dona, possède toutes les qualités qui doivent composer un grand homme. Son génie est élevé et capable des plus grandes actions; il a la conception aisée, beaucoup de jugement et d'application; son coeur est naturellement bon, depuis sa tendre jeunesse il a toujours montré un penchant décidé pour le militaire; c'étoit sa passion dominante, et il l'a justifiée par l'ordre excellent, dans lequel il a mis son armée. Son tempérament est vif et bouillant et l'a porté souvent à des violences; qui lui ont causé depuis de cruels repentirs. Il préferoit la plupart du temps la justice à la clémence. Son attachement excessif pour l'argent lui a attiré le tître d'avare. On ne peut cependant lui reprocher ce vice qu'a l'égard de sa personne et de sa famille. Car il combloit de biens ses favoris et ceux qui le servoient avec attachement.

Les fondations charitables et les églises qu'il a bâties sont une preuve de sa piété. Sa dévotion alloit jusqu'à la bigoterie, il n'aimoit ni le faste, ni le luxe. Il étoit soupçonneux, jaloux et souvent dissimulé. Son gouverneur avoit pris soin de lui inspirer du mépris pour le sexe. Il avoit si mauvaise opinion de toutes les femmes que ses préjugés causèrent bien du chagrin à la P. R. dont il étoit jaloux à toute outrance.

Le prince d'Anhalt peut être compté parmi les plus grands capitaines de ce siècle. Il joint à une expérience consommée dans les armes un génie très propre pour les affaires. Son air brutal inspire de la crainte, et sa physionomie ne dément pas son caractère. Son ambition démesurée le porte à tous les crimes, pour parvenir à son but. Il est ami fidèle mais ennemi irréconciliable, et vindicant à l'excès envers ceux qui ont le malheur de l'offenser. Il est cruel et dissimulé, son esprit est cultivé et très-agréable dans la conversation quand il le veut. Mr. de Grumkow peut passer pour un des plus habiles ministres qui aient paru depuis long-temps, c'est un homme très-poli, d'une conversation aisée et spirituelle; avec un esprit cultivé, souple et insinuant il plaît surtout par le talent de satiriser impitoyablement, faculté fort en vogue dans le siècle où nous sommes. Il sait joindre le sérieux à l'agréable. Tous ces beaux dehors renferment un coeur fourbe, intéressé et traître. Sa conduite est des plus déréglées, tout son caractère n'est qu'un tissu de vices, qui l'ont rendu l'horreur de tous les honnêtes gens.

Tels étoient les deux favoris du P.R. On juge bien qu'étant l'un et l'autre d'intelligence et amis intimes, ils étoient très-capables de corrompre le coeur d'un jeune prince et de bouleverser tout un état. Leur projet de régner se voyoit dérouté par le mariage du P.R. Le prince d'Anhalt ne pouvoit pardonner à la princesse royale la préférence qui lui avoit été donnée sur sa nièce. Il craignoit qu'elle ne s'emparât du coeur de son époux. Pour y mettre obstacle il essaya de semer de la mésintelligence entre eux, et profitant du penchant que le P.R. avoit à la jalousie, il tâcha de lui en inspirer pour son épouse. Cette pauvre princesse souffroit des martyres par les emportemens du P.R. et quelques preuves qu'elle pût lui donner de sa vertu, il n'y eut que la patience qui pût le faire revenir des préjugés qu'on lui avoit donnés contre elle.

Cette princesse devint cependant enceinte et accoucha en 1707 d'un fils. La joie que causa cette naissance, fut bientôt convertie en deuil, ce prince étant mort un an après. Une seconde grossesse releva l'espoir de tout le pays. La P.R. mit au monde le 3. Juillet 1709 une princesse qui fut très-mal reçue, tout le monde désirant passionnément un prince. Cette fille est ma petite figure. Je vis le jour dans le temps que les rois de Danemarc et de Pologne étoient à Potsdam, pour y signer le traité d'alliance contre Charles XII, roi de Suède, afin de pacifier les troubles de Pologne. Ces deux monarques et le roi, mon grand-père, furent mes parrains et assistèrent à mon baptême, qui se fit en grande cérémonie et avec pompe et magnificence. On me nomma Frédérique Sophie Wilhelmine.

Le roi, mon grand-père, prit bientôt beaucoup de tendresse pour moi. A un an et demi j'étois beaucoup plus avancée que les autres enfans, je parlois assez distinctement et à deux ans je marchois seule. Les singeries que je faisois divertissoient ce bon prince, qui s'amusoit avec moi des journées entières.

L'année suivante la P. R. accoucha encore d'un prince, qui lui fut aussi enlevé. Une quatrième grossesse donna au mois de Janvier de l'année 1712 la vie à un troisième prince, qui fut nommé Frédéric. Nous fûmes confiés, mon frère et moi aux soins de Madame de Kamken, femme du grand-maître de la garde-robe du roi, et son grand favori. Mais peu de temps après la P. R. étant allée à Hannovre, pour voir l'électeur son père, Madame de Kilmannseck connue depuis sous le nom de Milady Arlington, lui recommanda une demoiselle qui lui servoit de compagnie, pour avoir soin de mon éducation. Cette personne, nommée Letti, étoit fille d'un moine Italien, qui s'étoit enfui de son couvent pour s'établir en Hollande, où il avoit abjuré la foi catholique. Sa plume lui fournissoit le nécessaire. Il est auteur de l'histoire de Brandebourg, qui a été fort critiquée, et de la vie de Charles V. et de Philippe II.

Sa fille avoit gagné sa vie à corriger les gazettes. Elle avoit l'esprit et le coeur Italien, c'est-à-dire très-vif, très souple et très noir. Elle étoit intéressée, hautaine et emportée. Ses moeurs ne dementoient pas son origine, sa coquetterie lui attiroit nombre d'amans qu'elle ne laissoit pas languir. Ses manières étoient Hollandaises c'est-à-dire très-grossières, mais elle savoit cacher ces défauts sous de si beaux dehors, qu'elle charmoit tous ceux qui la voyoient. La P. R. en fut éblouïe comme les autres et se détermina à la placer auprès de moi sur le pied de Demoiselle, avec cette prérogative néanmoins, qu'elle me suivroit partout et seroit admise à ma table.