Le prince royal avoit accompagné son épouse à Hannovre. La princesse électorale y étoit accouchée en 1707 d'un prince. Nos âges se convenant, nos parens voulurent resserrer encore plus les noeuds de leur amitié en nous destinant l'un pour l'autre. Mon petit amant commença même en ce temps la à m'envoyer des presens, et il ne se passoit point de poste que ces deux princesses ne s'entretinssent de l'union future de leurs enfans. Il y avoit déjà quelque temps que le roi, mon grand père, se trouvoit fort indisposé; on s'étoit flatté d'un temps à l'autre que sa santé se remettroit, mais sa complexion extrêmement foible ne put résister long-temps aux atteintes de l'étisie. Il rendit l'esprit au mois de Février de l'année 1713. Lorsqu'on lui annonça la mort, il se soumit avec fermeté et avec résignation aux décrets de la providence. Sentant approcher sa fin, il prit congé du prince et de la P. R. et leur recommanda le salut du pays et le bien de ses sujets. Il nous fit appeler ensuite, mon frère et moi, et nous donna sa bénédiction à 8 heures du soir. Sa mort suivit de près cette lugubre cérémonie. Il expira le 25 regretté et pleuré généralement de tout le royaume.
Le jour même de sa mort le roi Frédéric Guillaume son fils se fit donner l'état de sa cour et la réforma entièrement, à condition que personne ne s'éloigneroit avant l'enterrement du feu roi. Je passe sous silence la magnificence de ces obsèques. Elles ne se firent que quelques mois après. Tout changea de face à Berlin. Ceux que voulurent conserver les bonnes grâces du nouveau roi, endossèrent le casque et la cuirasse: tout devint militaire et il ne resta plus la moindre trace de l'ancienne cour. Mr de Grumkow fut mis à la tête des affaires et le prince d'Anhalt reçut le détail de l'armée. Ce furent ces deux personnages, qui s'emparèrent de la confiance du jeune monarque, et qui lui aidèrent à supporter le poids des affaires. Toute cette année ne se passa qu'à les régler et à mettre ordre aux finances qui se trouvoient un peu dérangées par les profusions immenses du feu roi.
L'année suivante produisit un nouvel événement très-intéressant pour le roi et la reine. Ce fut la mort de la reine Anne de la grande Bretagne. L'électeur d'Hannovre devenu son héritier par l'exclusion du prétendant ou plutôt du fils de Jaques II., passa en Angleterre pour y monter sur le trône. Le prince électoral, son fils, l'y accompagna et prit le titre de prince de Galles. Celui-ci laissa le prince son fils, nommé duc de Glocestre, à Hannovre, ne voulant pas risquer de lui faire passer la mer dans un âge si tendre. La reine, ma mère, accoucha dans le même temps d'une princesse, laquelle fut nommée Frédérique Louise.
Cependant mon frère étoit d'une constitution très-faible. Son humeur taciturne et son peu de vivacité donnoient de justes craintes pour ses jours. Ses maladies fréquentes commencèrent à relever les espérances du prince d'Anhalt. Pour soutenir son crédit et en acquérir d'avantage, il persuada au roi de me faire épouser son neveu. Ce prince étoit cousin germain du roi. L'électeur Frédéric Guillaume, leur ayeul, avoit eu deux femmes. De la princesse d'Orange qu'il épousa en premières noces il eut Frédéric I. et deux princes qui moururent peu après leur naissance.
La seconde épouse, princesse de Holstein-Glucksbourg, veuve du duc Charles Louis de Lunebourg, lui donna cinq princes et trois princesses, savoir Charles qui mourut empoisonné en Italie, par les ordres du roi son frère, le prince Casimir, empoisonné de même par une princesse de Holstein, qu'il avoit refusé d'épouser, les princes Philippe Albert et Louis. Le premier de ces trois princes épousa une princesse d'Anhalt, soeur de celui dont j'ai fait le portrait. Il eut d'elle deux fils et une fille. Le Margrave Philippe étant mort, son fils aîné, le Margrave de Schwed devint premier prince du sang et héritier présomptif de la couronne, en cas d'extinction de la ligne royale. Dans ce dernier cas tous les pays et les biens allodiaux me tomboient en partage. Le roi n'ayant qu'un fils, le prince d'Anhalt, appuyé de Grumkow, lui fit concevoir que sa politique exigeoit de lui qu'il me fît épouser son cousin, le Margrave de Schwed. Ils lui représentèrent que la santé délicate de mon frère ne permettoit pas qu'on fît grand fonds sur ses jours, que la reine commençoit à devenir si replette, qu'il étoit à craindre qu'elle n'eût plus d'enfans; que le roi devoit penser d'avance à la conservation de ses états qui seroient démembrés, si je faisois un autre parti, et enfin, que s'il avoit le malheur de perdre mon frère, son gendre et son successeur lui tiendroient lieu de fils.
Le roi se contenta pendant quelque temps de ne leur donner que des réponses vagues, mais ils trouvèrent enfin moyen de l'entraîner dans des parties de débauche, où, échauffé de vin, ils obtinrent de lui ce qu'ils voulurent. Il fut même conclu que le Margrave de Schwed auroit dorénavant les entrées chez moi, et qu'on tâcheroit par toutes sortes de moyens de nous donner de l'inclination l'un pour l'autre. La Letti gagnée par la clique d'Anhalt, ne cessoit de me parler du Margrave de Schwed, et de le louer, ajoutant toujours qu'il deviendroit un grand roi et que je serois bien heureuse, si je pouvois l'épouser.
Ce prince né en 1700, étoit fort grand pour son âge. Son visage est beau, mais sa physionomie n'est point revenante. Quoiqu'il n'eût que 15 ans, son méchant caractère se manifestoit déjà, il étoit brutal et cruel, il avoit des manières rudes et des inclinations basses. J'avois une antipathie naturelle pour lui, et je tâchois de lui faire des niches, et de l'épouvanter, car il étoit poltron. La Letti n'entendoit pas raillerie là-dessus et me punissoit sévèrement. La reine qui ignoroit le but des visites, que me faisoit ce prince, les souffroit d'autant plus facilement que je recevois celles des autres princes du sang et qu'elles étaient sans conséquence dans un âge aussi tendre que le mien. Malgré tout ce qu'on avoit pu faire jusqu'alors, les deux favoris n'avoient pu venir à bout de mettre la mésintelligence entre le roi et la reine. Mais quoique le roi aimât passionnément cette princesse, il ne pouvoit s'empêcher de la maltraiter et ne lui donnoit aucune part dans les affaires. Il en agissoit ainsi parceque, disoit il, il falloit tenir les femmes sous la férule, sans quoi elles dansoient sur la tête de leurs maris.
Elle ne fut pourtant pas long-temps sans apprendre le plan de mon mariage. Le roi lui en fit la confidence; ce fut un coup de foudre pour elle. Il est juste que je donne ici une idée de son caractère et de sa personne. La reine n'a jamais été belle, ses traits sont marqués et il n'y en a aucun de beau. Elle est blanche, ses cheveux sont d'un brun foncé, sa taille a été une des plus belles du monde. Son port noble et majestueux inspire du respect à tous ceux qui la voient; un grand usage du monde et un esprit brillant semblent promettre plus de solidité qu'elle n'en possède. Elle a le coeur bon, généreux et bienfaisant, elle aime les beaux arts et les sciences, sans s'y être trop appliquée. Chacun à ses défauts, elle n'en est pas exempte. Tout l'orgueil et la hauteur de la maison d'Hannovre sont concentrés en sa personne. Son ambition est excessive, elle est jalouse à l'excès, d'une humeur soupçonneuse et vindicative, et ne pardonnant jamais à ceux dont elle croit avoir été offensée.
L'alliance qu'elle avoit projetée avec l'Angleterre par l'union de ses enfans lui tenoit fort à coeur, se flattant de parvenir peu à peu à gouverner le roi. Son autre point de vue étoit de se faire une forte protection contre les persécutions du prince d'Anhalt et enfin d'obtenir la tutelle de mon frère en cas que le roi vînt à manquer. Ce prince se trouvoit souvent incommodé, et on avoit assuré la reine qu'il ne pouvoit vivre long-temps.
Ce fut environ en ce temps-là que le roi déclara la guerre aux Suédois. Les troupes prussiennes commencèrent à marcher au mois de Mai en Poméranie où elles se joignirent aux troupes Danoises et Saxonnes. On ouvrit la campagne par la prise de la forte ville de Vismar. Toute l'armée réunie au nombre de 36,000 hommes marcha ensuite vers Stralsund pour en former le siège. La reine, ma mère, quoique derechef enceinte, suivit le roi à cette expédition. Je ne ferai point le détail de cette campagne, elle finit glorieusement pour le roi mon père, qui se rendit maître d'une grande partie de la Poméranie Suédoise. On me confia uniquement pendant l'absence de la reine aux soins de la Letti, et Madame de Roukoul qui avoit élevé le roi fut chargée de l'éducation de mon frère. La Letti se donna un soin infini pour me cultiver l'esprit, elle m'apprit les principaux élémens de l'histoire et de la géographie, et tâcha en même temps de me former les manières. La quantité de monde que je voyois, contribuoit à me dégourdir, j'étois fort vive et chacun se faisoit un plaisir de s'amuser avec moi.