La reine fut charmée de ma petite figure à son retour. Les caresses qu'elle me prodigua me causèrent une telle joie, que tout mon sang en étant bouleversé, je pris une hémorragie, qui pensa m'envoyer à l'autre monde. Ce ne fut que par un miracle que je réchappai de cet accident, qui me tint quelques semaines au lit. Je ne fus pas plutôt rétablie, que la reine voulut profiter de la prodigieuse facilité que j'avois à apprendre; elle me donna plusieurs maîtres, entr'autres ce fameux la Croze qui a été célèbre pour son savoir dans l'histoire, dans les langues orientales et dans les antiquités sacrées et profanes. Les maîtres qui se succédoient l'un à l'autre, m'occupoient tout le jour et ne me laissoient que très-peu de temps pour mes récréations.

La cour de Berlin, quoique les cavaliers, qui la composoient, fussent presque tous militaires, étoit cependant très-nombreuse par l'affluence des étrangers qui s'y trouvoient. La reine tenoit appartement tous les soirs pendant l'absence du roi. Ce prince étoit la plupart du temps à Potsdam, petite ville à quatre milles de Berlin. Il y vivoit plutôt en gentilhomme qu'en roi, sa table étoit frugalement servie, il n'y avoit que le nécessaire. Son occupation principale étoit de discipliner un régiment qu'il avoit commencé à former pendant la vie de Frédéric I., et qui étoit composé de colosses de 6 pieds de hauteur. Tous les souverains de l'Europe s'empressoient à le recruter. On pouvoit nommer ce régiment le canal des grâces, car il suffisoit de donner ou de procurer de grands hommes au roi pour en obtenir tout ce qu'on souhaitoit. Il alloit l'après-midi à la chasse et tenoit tabagie le soir avec ses généraux.

Il y avoit en ce temps-là beaucoup d'officiers Suédois à Berlin, qui avoient été faits prisonniers au siège de Stralsund. Un de ces officiers, nommé Cron, s'étoit rendu fameux par son savoir dans l'astrologie judiciaire. La reine fut curieuse de le voir. Il lui pronostiqua, qu'elle accoucheroit d'une princesse. Il prédit à mon frère qu'il deviendroit un des plus grands princes qui eussent jamais regné, qu'il feroit de grandes acquisitions et qu'il mourroit Empereur. Ma main ne se trouva pas si heureuse que celle de mon frère. Il l'examina long-temps et branlant la tête il dit, que toute ma vie ne seroit qu'un tissu de fatalités, que je serois recherchée par quatre têtes couronnées, celles de Suède, d'Angleterre, de Russie et de Pologne, et que cependant je n'épouserois jamais aucun de ces rois. Cette prédiction s'accomplit comme nous le verrons dans la suite.

Je ne puis m'empêcher de rapporter ici une aventure qui mettra le lecteur au fait du caractère de Grumkow, et quoiqu'elle n'ait aucun rapport avec les mémoires de ma vie elle ne laissera pas que d'amuser. La reine avoit parmi ses Dames une demoiselle de Vagnitz qui étoit dans ce temps-là sa favorite. La mère de cette fille étoit gouvernante de la Margrave Albert, tante du roi. Madame de Vagnitz cachoit sous un dehors de dévotion la conduite la plus scandaleuse son esprit d'intrigues la portant à se prostituer, elle et ses filles, aux favoris du roi et à ceux qui étoient mêlés dans les affaires; de façon qu'elle apprenoit par leur moyen les secrets de l'état qu'elle vendoit aussitôt au comte de Rottenbourg, ministre de France.

Madame de Vagnitz pour parvenir à ses fins s'associa Mr. Kreutz, favori du roi. Cet homme étoit fils d'un bailli. D'auditeur d'un régiment, il étoit monté au grade de directeur des finances et de ministre d'état. Son âme étoit aussi basse que sa naissance; c'étoit un assemblage de tous les vices. Quoique son caractère fût très-ressemblant à celui de Grumkow, ils étoient ennemis jurés étant réciproquement jaloux de leur faveur. Kreutz avoit la bienveillance du roi par le soin qu'il s'étoit donné d'accumuler les trésors de ce prince et d'augmenter ses revenus aux dépens du pauvre peuple. Il fut charmé du projet de Madame de Vagnitz; il étoit conforme à ses vues. En plaçant une maîtresse, il se faisoit un soutien et par ce moyen il pouvoit parvenir à détruire la faveur de Grumkow et à s'emparer seul de l'esprit du roi et des affaires. Il se chargea d'instruire la future sultane des démarches, qu'elle devoit faire, pour réussir. Diverses entrevues qu'il eut avec elle lui inspirèrent une forte passion pour cette fille. Il étoit puissamment riche. Les magnifiques présens, qu'il fit, désarmèrent bientôt sa cruauté, elle se livre à lui sans perdre néanmoins de vue son premier plan. Kreutz avoit des émissaires secrets autour du roi. Ces malheureux tachoient par divers discours lâchés à propos de le dégoûter de la reine. On lui vantoit même la beauté de la Vagnitz, et on ne laissoit échapper aucune occasion de prôner le bonheur qu'il y auroit, de posséder une si charmante personne. Grumkow qui avoit des espions partout, n'ignora pas long-temps ces menées. Il vouloit bien que le roi eût des maîtresses, mais il vouloit les lui donner. Il résolut donc de rompre toute cette intrigue et de se servir des mêmes armes que Kreutz vouloit employer contre lui pour le ruiner. La Vagnitz étoit belle comme un ange, mais son esprit n'étoit qu'emprunté. Mal élevée, elle avoit le coeur aussi mauvais que sa mère et y joignoit une hauteur insupportable. Sa langue médisante déchiroit impitoyablement ceux qui avoient le malheur de lui déplaire.

On juge bien par là, qu'elle n'avoit guère d'amis. Grumkow l'ayant fait épier, apprit qu'elle avoit de grandes conférences avec Kreutz et qu'il sembloit qu'elles ne rouloient pas toujours sur des affaires d'état. Pour s'en éclaircir tout-à-fait, il se servit d'un marmiton, auquel il trouva l'esprit assez délié pour le personnage, qu'il devoit faire. Il prit le temps que le roi et la reine étoient à Stralsund pour exécuter son dessein. Une nuit que tout étoit enseveli dans le sommeil, il se fit une rumeur épouvantable dans le palais. Tout le monde se réveille croyant que c'étoit du feu, mais on fut bien surpris d'apprendre que c'étoit un spectre qui causoit tout ce bruit. Les gardes placés devant l'appartement de mon frère et devant le mien étoient à demi-morts de peur et disoient avoir vu ce revenant passer et enfiler une galerie qui menoit chez les Dames de la reine. L'officier de la garde redouble d'abord les postes qui étoient devant nos chambres et alla visiter tout le château lui-même, sans rien trouver. Cependant dès qu'il se fut retiré l'esprit reparut et épouvanta si fort les gardes qu'on les trouva évanouis. Ils disoient que c'étoit le grand diable que les sorciers Suédois envoyoient pour tuer le prince royal.

Le lendemain toute la ville fut en alarme, on craignit que ce ne fût quelque trame des Suédois, qui avec l'assistance de cet esprit pourroient bien mettre le feu au palais et tâcher de nous enlever, mon frère et moi. On prit donc toutes les précautions nécessaires pour notre sûreté et pour tâcher d'attraper le spectre. Ce ne fut que la troisième nuit qu'on prit ce soi-disant diable. Grumkow par son crédit trouva moyen de le faire examiner par ses créatures. Il en fit une badinerie auprès du roi et fit changer la punition rigoureuse que ce prince vouloit faire subir à ce malheureux en celle d'être trois jours de suite sur l'âne de bois avec tout son attirail de revenant. Cependant Grumkow apprit par le faux diable ce qu'il vouloit savoir, c'est-à-dire les entrevues nocturnes de Kreutz et de la Vagnitz. Outre cela la femme de chambre de cette Dame qu'il trouva moyen de gagner à force d'argent lui rapporta, que sa maîtresse avoit déjà fait une fausse couche, et qu'elle étoit actuellement enceinte. Il attendit le retour du roi à Berlin pour lui faire part de cette histoire scandaleuse.

Ce prince se mit dans une violente colère contre cette fille, il voulut la faire chasser sur le champ de la cour mais la reine obtint à force de prières qu'elle y restât encore quelque temps pour chercher un prétexte de la congédier de bonne grâce. Le roi ne lui accorda qu'avec beaucoup de peine ce répit, il exigea cependant de la reine qu'elle lui signifieroit le même jour son congé. Il lui conta toutes les intrigues de cette fille et les peines qu'elle s'étoit données pour devenir sa maîtresse. La reine l'envoya chercher. Cette princesse avoit pour cette créature un foible qu'elle ne pouvoit surmonter. Elle lui parla en présence de Madame de Roukoul qui ne voulut pas la quitter dans l'état où elle étoit, étant enceinte. Elle lui exposa l'ordre du roi et lui répéta tout le discours de ce prince. Il faut vous soumettre aux volontés du roi, ajouta-t-elle; j'accouche dans trois mois; si je donne la naissance à un fils, la première chose que je ferai sera de demander votre grâce. La Vagnitz bien loin de reconnoître les bontés de la reine, avoit eu peine à entendre la fin de son discours. Elle lui déclara tout net, qu'elle avoit de puissants soutiens qui sauroient la protéger.

La reine voulut lui répliquer, mais cette fille entra dans une si violente colère qu'elle fit mille imprécations contre la reine et contre l'enfant qu'elle portoit. La rage qui la possédoit lui fit prendre les convulsions. Madame de Roukoul emmena la reine qui étoit fort altérée; cette princesse ne voulut point informer le roi de toute cette conversation, espérant toujours pouvoir le radoucir, mais la Vagnitz rompit elle-même ces bonnes dispositions. Elle fit afficher le lendemain une pasquinade sanglante contre le roi et la reine. On en découvrit bientôt l'auteur. Le roi n'entendant plus raillerie la fit chasser ignominieusement de la cour. Sa mère la suivit de près. Grumkow découvrit au roi les intrigues de cette Dame avec le ministre de France. Elle fut heureuse d'en être quitte pour l'exil, et de n'être pas enfermée pour le reste de ses jours dans une forteresse. Kreutz se maintint dans sa faveur malgré toutes les peines que son antagoniste s'étoit données pour le détruire. Pour la reine, elle se consola bientôt de la perte de cette fille. Madame de Blaspil obtint sa place de favorite auprès d'elle. La reine fut délivrée d'un fils peu de temps après cette belle aventure. Sa naissance causa une joie générale, il fut nommé Guillaume. Ce prince mourut en 1719 de la dyssenterie. La soeur du Margrave de Schwed se maria aussi cette année avec le prince héréditaire de Wurtemberg. Les caprices de cette princesse sont cause, que le duché de Wurtemberg est tombé entre les mains des catholiques.

Je finirai cette année par l'accomplissement d'une des prophéties que l'officier Suédois m'avoit faites. Le comte Poniatofski arriva en ce temps-là incognito à Berlin, il y étoit envoyé de la part de Charles XIII, roi de Suède. Comme le comte avoit connu très-particulièrement le grand maréchal de Printz dans le temps qu'ils étoient l'un et l'autre ambassadeurs en Russie, il s'adressa à lui pour obtenir une audience secrète du roi. Ce prince se rendit sur la brune chez Mr. de Printz qui logeoit dans ce temps-là au château. Mr. de Poniatofski lui fit des propositions très-avantageuses de la part de la cour de Suède, et il conclut un traité avec ce prince, qu'on a toujours pris soin de tenir si caché, que je n'ai pu en apprendre que deux articles. Le premier, que le roi de Suède céderoit pour toujours la Poméranie suédoise au roi, et que celui-ci lui payeroit une somme très-considérable pour l'en dédommager. Le second article étoit la conclusion de mon mariage avec le monarque Suédois, il étoit stipulé que je serois conduite en Suède à l'âge de douze ans pour y être élevée.