Dans ces entrefaites Eversmann recommença ses visites. Il vint me faire un jour des complimens de la reine, et comme je m'informai de sa santé et de celle du roi, il est de très-mauvaise humeur, me dit-il, et la reine est triste sans que j'en sache la raison. Je suis affairé que c'est terrible. Le roi m'a ordonné de mettre le grand appartement en ordre et d'y faire transporter toute la nouvelle argenterie. Vous aurez bien du bruit au dessus de votre tête, Madame, car on y prépare plusieurs fêtes. Les noces de la princesse Sophie doivent se faire bientôt avec le prince de Bareith. Le roi a invité beaucoup d'étrangers: le duc de Wurtemberg, le duc, la duchesse et le prince Charles de Bevern, le prince de Hohenzollern et quantité d'autres. Que je vous plains, continua-t-il, de ne point être de ces plaisirs; car le roi a dit qu'il ne souffriroit point que vous parussiez en sa présence. Je prendrai aisément mon parti là-dessus, lui répondis-je, mais je n'en prendrai jamais sur la disgrâce de ce prince, et je n'aurai point de repos jusqu'à ce qu'il m'ait rendu ses bonnes grâces.
Je ne fis pas grande réflexion sur cette conversation, mais Mdme. de Sonsfeld m'en parut inquiète. Il se forme un nouvel orage, me dit-elle; Grumkow dupe sûrement la reine, et je crains fort, Madame, que tous ces apprêts ne se fassent pour vous. Au nom de Dieu! tenez bon et ne vous rendez pas malheureuse. On vous destine le prince de Bareith; préparez votre réponse d'avance, car j'appréhende que la bombe ne crève quand vous vous y attendrez le moins. Comme je ne voulois point lui dire mes intentions, je ne lui répondis que problematiquement là-dessus.
Les réponses d'Angleterre étant arrivées, la reine ne manqua pas de m'en faire part. Reichenbach avoit très-bien exécuté les instructions de Grumkow. Il parla avec tant de fierté de la part du roi aux ministres anglois, que ceux ci, déjà fort piqués de l'affront fait au chevalier Hotham, prirent la déclaration pour une nouvelle insulte. Le roi d'Angleterre en fut outré; il jugea pourtant nécessaire de cacher sa réponse au prince de Galles et au reste de la nation. Il répondit au roi, qu'il ne se désisteroit jamais du mariage de mon frère avec la princesse sa fille, et que si cette condition n'étoit pas de son goût, il marieroit le prince de Galles avant la fin de l'année. Le roi, mon père, lui écrivit par la même poste, qu'il étoit résolu de faire mes noces avant qu'il fût deux mois et qu'il préparoit tout pour cet effet. La reine fût au désespoir de cette rupture, comme on peut bien le croire; mais je ne sais quel espoir lui restoit encore, puisqu'elle me recommandoit toujours de rester ferme à refuser tous les partis qu'on me proposeroit.
Sept ou huit jours après Eversmann vint chez moi. Il affectoit un air hypocrite et vouloit faire le bon valet. Je vous ai aimée, me dit-il, depuis que vous êtes au monde, je vous ai portée mille fois sur mes bras et vous étiez la favorite de chacun; malgré toutes les duretés, que je vous ai dites de la part du roi, je suis pourtant de vos amis; je veux vous en donner une preuve aujourd'hui et vous avertir de ce qui se passe. Votre mariage est entièrement rompu avec le prince de Galles. La réponse qu'on a donné au roi, l'a rendu furieux; il fait souffrir maux et martyres à la reine, qui devient maigre comme un bâton. Il est animé tout de nouveau contre le prince royal; il dit qu'on ne à pas bien examiné lui et Katt, et qu'il y a bien des circonstances de conséquence qu'il ignore et qu'il veut encore approfondir. Votre mariage avec le duc de Weissenfeld est fermement résolu; je prévois les plus grands malheurs si vous persistez dans votre obstination; le roi se portera aux dernières extrémités contre la reine, contre le prince royal et contre vous. Dans peu vous apprendrez si je mens ou si je dis vrai. C'est à vous à penser à ce que vous voulez faire. Ma réponse étoit toujours la même, c'étoit un refrain que j'avois appris par coeur à force de le répéter. Il se retira donc assez mal-satisfait.
Je reçus la même après-midi une lettre de la reine, qui confirma ce que Eversmann venoit de me dire. La femme du valet de chambre me la rendit elle-même et m'en fit voir une de son mari. «Il est impossible, lui mandoit-il, de vous décrire le déplorable état où se trouve la reine; peu s'en fallut que hier le roi n'en vint aux plus fâcheuses extrémités avec elle, ayent voulu la frapper de sa canne. Il est plus enragé que jamais contre le prince royal et la princesse. Dieu, ayez pitié de nous dans de si fortes adversités!»
Le lendemain, 10. de Mai, jour le plus mémorable de ma vie, Eversmann réitéra sa visite. A peine étois-je réveillée qu'il parut devant mon lit. Je reviens dans ce moment de Potsdam, me dit-il, où j'ai été obligé d'aller hier, après être sorti de chez vous. Je n'ai pu m'imaginer quelle affaire pressante m'y appeloit si fort à la hâte. J'ai trouvé le roi et la reine ensemble. Cette princesse pleuroit à chaudes larmes et le roi paroissoit fort en colère. Dès qu'il m'a vu il m'a ordonné de retourner au plus vite ici, pour faire les emplettes nécessaires pour vos noces. La reine a voulu faire un dernier effort pour détourner ce coup et l'appaiser, mais plus elle lui faisoit d'instances plus il aigrissoit. Il a juré par tous les diables de l'enfer qu'il chasseroit ignominieusement Mdme. de Sonsfeld, et que pour faire un exemple de sévérité, il la feroit fouetter publiquement par tous les carrefours de la ville, puisqu'elle seule, dit-il, est cause de votre désobéissance; et pour vous, continua-t-il, si vous ne vous soumettez, on vous mènera à une forteresse, et je veux bien vous avertir que les chevaux sont déjà commandés pour cet effet. Adressant ensuite la parole à Mdme. de Sonsfeld, je vous plains de tout mon coeur, lui dit-il, d'être condamnée à une pareille infamie, mais il dépend de la princesse de vous l'épargner. Il faut pourtant avouer que vous ferez un beau spectacle, et que le sang, qui découlera de votre dos blanc, en relèvera la blancheur et sera appétissant à voir. Il falloit être de pierre pour entendre de pareils propos avec sang froid; cependant je me modérai et tâchai de rompre cet entretien sans entrer en matière.
Je fis part de ces belles nouvelles aux dames de la reine. Elles me demandèrent quel parti je prendrois dans de si cruelles conjonctures? Celui d'obéir, leur répondis-je, pourvu qu'on m'envoie quelqu'autre que Eversmann, auquel je suis bien résolue de ne jamais donner ma réponse. Je ne doute plus d'aucune menace depuis l'horrible tragédie de Katt et tant d'autres voies de faits, qui se sont passées depuis peu. La Bulow et Duhan étoient aussi innocens que Mdme. de Sonsfeld, cependant on ne les a pas épargnés. D'ailleurs la considération même de la reine et de mon frère me déterminent absolument à mettre fin à toutes ces dissensions domestiques. Mdme de Sonsfeld, qui m'avoit épiée, se jeta à mes pieds: au nom de Dieu! s'écria-t-elle, ne vous laissez point intimider: je connois votre bon coeur, vous appréhendez mon malheur et vous m'y précipitez, Madame, en voulant vous rendre infortunée pour le reste de vos jours. Je ne crains rien, j'ai la conscience nette et je me trouve la plus heureuse personne du monde si je puis faire votre félicité à mes dépens. Je fis semblant, pour la tranquilliser, de changer d'avis.
Le soir à cinq heures la femme du valet de chambre m'apporta une lettre de le reine; elle étoit écrite ce même matin. En voici le contenu:
«Tout est perdu! ma chère fille, le roi veut vous marier quoiqu'il coûte. J'ai soutenu plusieurs terribles assauts sur ce sujet, mais ni mes prières ni mes larmes n'ont rien effectué. Eversmann a ordre de faire les emplettes pour vos noces. Il faut vous préparer à perdre la Sonsfeld; il veut la faire dégrader avec infamie si vous n'obéissez. On vous enverra quelqu'un pour vous persuader; au nom de Dieu, ne consentez à rien! Je saurai bien vous soutenir; une prison vaut mieux qu'un mauvais mariage. Adieu, ma chère fille, j'attends tout de votre fermeté.»
Mdme. de Sonsfeld me réitéra encore ses instances et me parla très-fortement pour me déterminer à suivre les ordres de la reine. Pour me défaire de ces tourmens, je repassai dans ma chambre, où je me mis devant mon clavecin, faisant semblant de composer. A peine y étois-je un moment que je vis entrer un domestique, qui me dit d'un air effaré mon Dieu, Madame, il y a quatre Messieurs là, qui demandent à vous parler de la part du roi. Qui sont-ils? lui dis-je fort précipitamment. Je me suis si effrayé, me répondit-il, que je n'y ai pas pris garde. Je courus alors dans la chambre où étoit la compagnie. Dès que je leur eus dit de quoi il étoit question chacun s'enfuit. La gouvernante qui étoit allée recevoir cette mal-encontreuse visite, rentra suivie de ces Mrs. Au nom de Dieu! me dit-elle en passant, ne vous laissez pas intimider. Je passai dans ma chambre de lit, où ils entrèrent incontinent. C'étoit Mrs. de Borck, Grumkow, Poudevel, son gendre, et un quatrième qui m'étoit inconnu, mais que j'appris depuis être Mr. Tulmeier, ministre d'état, qui jusqu'alors avoit été dans les intérêts de la reine. Ils firent retirer ma gouvernante et fermèrent fort soigneusement la porte. J'avouerai que malgré toute ma résolution, je sentis une altération effroyable, en me voyant au dénouement de mon sort, et sans une chaise que je trouvai au milieu de la chambre sur laquelle je m'appuyai, je serois tombée à terre.