L'année 1731, que je vais commencer, fut encore bien dure pour moi; ce fut pourtant durant son cours qu'on jeta les fondemens du bonheur de ma vie.

Le roi retourna le 11. de Janvier à Potsdam, où la reine le suivit le 28. Pendant le peu de temps qu'elle resta à Berlin, Mr. de Sastot, son chambellan et proche parent de Grumkow, entreprit de les réconcilier. Grumkow, plus raffiné que lui, et bien résolu de s'en servir pour dupe, profita de cette occasion pour parvenir à ses fins. Il le chargea de faire toutes les avances imaginables de sa part à la reine et de l'assurer, que si elle vouloit encore se confier à lui, il se chargeoit de faire réussir mon mariage avec le prince de Galles. La reine qui aimoit à se flatter, donna tout du long dans le panneau, et en deux jours de temps ils étoient amis à brûler. La reine m'en fit d'abord confidence. Grumkow étoit devenu le plus honnête homme du monde, et elle rejetoit tout le passé sur Sekendorff et sur la mauvaise conduite du chevalier Hotham. Je fus extrêmement surprise de cette nouvelle, qui m'alarma beaucoup, pouvoit bien augurer les suites. Mais comme je savois que la reine ne pouvoit souffrir les contradictions, je lui déguisai mes pensées.

La veille de son départ, me regardant fixement, je viens prendre congé de vous, ma chère fille, me dit-elle. Je me flatte que Grumkow me tiendra parole et qu'il empêchera qu'on ne vous inquiète pendant mon séjour de Potsdam: mais comme on ne peut pas toujours prévoir l'avenir, et que Grumkow est obligé par politique d'avoir de grands ménagemens pour Sekendorff, afin de le tromper d'autant mieux, j'exige une chose de vous, qui seule peut me tranquilliser pendant mon absence; c'est que vous fassiez un serment sur votre salut éternel, que vous n'épouserez jamais que le prince de Galles. Vous voyez bien que je ne vous demande rien que de juste et de raisonnable, ainsi je ne doute pas que vous ne me donniez cette satisfaction. Cette proposition me rendit interdite; je crus l'éluder en lui représentant, que Grumkow étant de son parti, il n'y avoit plus rien à craindre pour moi, et que j'étois persuadée qu'il feroit mon mariage puisqu'il l'avoit promis. La reine ne se laissa point amuser par cette réponse, et insista sur le serment. Il me vint heureusement une bonne idée que je suivis pour me tirer d'embarras. Je suis calviniste, lui dis-je, et votre Majesté n'ignore pas que la prédestination est un des articles principaux de ma religion. Mon sort est écrit au ciel, si la providence par ses décrets éternels a conclu que je sois établie en Angleterre, ni le roi ni aucune puissance humaine ne seront en état de l'empêcher, et si au contraire elle en a ordonné autrement, toutes les peines et les efforts que votre Majesté se donnera pour y parvenir, seront vains. Je ne puis donc prêter un serment téméraire, que je ne serois peut-être pas en état de tenir, et offenser Dieu en agissant contre les principes de ma conscience et de la croyance que j'ai. Tout ce que je puis promettre est, de ne point me rendre aux volontés du roi qu'à la dernière extrémité. La reine n'eut rien à me répliquer; je remarquai que ma réponse l'avoit fâchée, mais je ne fis semblant de rien. Nous nous attendrîmes toutes les deux en prenant congé; le coeur me fendoit et je ne pouvois me séparer d'elle, je l'aimois à l'adoration, et en effet elle avoit bien des belles qualités. Nous convînmes d'adresser des lettres indifférentes à la Ramen et de nous servir de la femme du valet de chambre, pour faire passer celles qui étoient de conséquence.

J'ai oublié un article fort intéressant. La Bulow avant que de partir pour la Lithuanie, avoit eu une grande conversation avec Boshart, chapelain de la reine, dans laquelle elle lui avoit dévoilé le caractère de la Ramen et toutes ses intrigues. Cet ecclésiastique, qui hantoit beaucoup de gens, en avoit déjà entendu quelque chose. Il résolut d'en avertir la reine, et eut le bonheur de la convaincre si authentiquement des infâmes menées de cette femme, qu'elle lui promit de ne lui rien confier que ce qu'elle voudroit qui parvînt aux oreilles du roi. Elle nous conta d'abord ce que Boshart lui avoit dit, et nous avoua alors, qu'elle avoit bien remarqué la défiance que nous avions eue pour cette créature, mais qu'elle n'avoit pu s'imaginer qu'elle fût capable d'une telle noirceur. Nous lui conseillâmes de jouer fin contre fin, de continuer à lui faire bon visage et de lui en donner à garder tant qu'elle pourroit.

Je me trouvai bien désolée après le départ de la reine, enfermée dans ma chambre de lit, où je ne voyois personne, continuant toujours à faire abstinence, car je mourois de faim. Je lisois tant que le jour duroit et je faisois des remarques sur mes lectures. Ma santé s'affoiblissoit beaucoup, je devenois maigre comme un squelette faute d'alimens et d'exercices.

Un jour que nous étions à table, Mdme. de Sonsfeld et moi, à nous regarder tristement, n'ayant rien à manger qu'une soupe d'eau au sel et un ragoût de vieux os, rempli de cheveux et de saloperies, nous entendîmes cogner assez rudement contre la fenêtre. Surprises nous nous levâmes précipitamment pour voir ce que c'étoit. Nous trouvâmes une corneille, qui tenoit un morceau de pain dans son bec; elle le posa dès qu'elle nous vit sur le rebord de la croisée et s'envola. Les larmes nous vinrent aux yeux de cette aventure. Notre sort est bien déplorable, dis-je à ma gouvernante, puisqu'il touche les êtres privés de raison; ils ont plus de compassion de nous que les hommes, qui nous traitent avec tant de cruauté. Acceptons l'augure de cet oiseau, notre situation va changer de face. Je lis actuellement l'histoire romaine, et j'y ai trouvé, continuai-je en badinant, que leur approche porte bonheur. Au reste il n'y avoit rien que de très-naturel à ce que je viens de dire. La corneille étoit privée et appartenoit au Margrave Albert; elle s'étoit peut-être égarée et recherchoit son gîte. Cependant mes domestiques trouvèrent cette circonstance si merveilleuse, qu'elle fut divulguée en peu de temps par toute la ville; ce qui inspira tant de pitié pour mes peines à la colonie françoise qu'au risque d'encourir le ressentiment du roi, ils m'envoyoient tous les jours à manger dans des corbeilles, qu'ils posoient devant ma garderobe, et que la Mermann prenoit soin de vuider. Cette action et le zèle qu'ils témoignoient à mon frère m'a inspiré une haute estime pour cette nation, que je me suis fait une loi de soulager et de protéger quand j'en trouve les occasions.

Tout le mois de Février se passa de cette façon. La reine fit tant d'instances à Grumkow, qu'il m'obtint enfin la permission de revoir mes soeurs et les dames de cette princesse. J'étois alors dans une tranquillité parfaite, hors d'appréhension pour mon frère, et je n'entendois plus parler de mes odieux mariages. Ma petite société étoit douce et accommodante; je m'accoutumois peu à peu à la retraite et devenois véritable philosophe.

La reine m'écrivoit de temps en temps ce qui se passoit. Elle continuoit à être au mieux avec Grumkow. Elle me manda, qu'il alloit faire une dernière tentative en Angleterre, à laquelle le roi avoit consenti, et qu'elle s'en promettoit de très-heureuses suites. Je n'étois pas de son avis. Je ne pouvois concevoir comment elle pouvoit se fier à un homme qui se faisoit un point d'honneur de tromper tout le monde, et qui n'avoit cessé jusqu'alors de la persécuter. Je me doutai d'avance que la fin de cette grande amitié seroit funeste et qu'elle en seroit la dupe. Mes conjectures furent justes. Le roi commença à tourmenter la reine sur mon mariage à la fin de Mars. Elle m'en avertit d'abord, se plaignant beaucoup de ce qu'elle enduroit de sa mauvaise humeur. Il la maltraitoit publiquement à table et paroissoit plus animé que jamais contre mon frère et contre moi sans qu'elle en sût les raisons. Grumkow en rejetoit la faute sur Sekendorff et lui faisoit accroire, que ce ministre, ayant averti le roi de sa bonne intelligence avec elle, avoit diminué par-là son crédit.

Je n'avois point participé aux sacremens depuis neuf mois, n'en ayant pu obtenir la permission du roi. La reine me permit de lui écrire, pour lui demander cette grâce. Malgré les défenses de cette princesse je témoignai à ce prince la douleur que me causoit sa disgrâce. Ma lettre fût des plus touchantes et capable d'attendrir un coeur de roche. Pour toute réponse il dit à la reine, que sa canaille de fille pouvoit communier. Il donna ses ordres pour cet effet à Eversmann et lui nomma l'ecclésiastique, qui devoit en faire la fonction. Cela se passa secrètement dans ma chambre, où Eversmann fut présent à cette pieuse cérémonie. Tout le monde en tira un bon augure pour mon raccommodement, le roi en ayant usé de même avec mon frère avant qu'il sortît de la forteresse.

Cependant Grumkow avoit écrit par ordre du roi en Angleterre. Il s'étoit adressé à Reichenbach, pour le charger de demander une déclaration formelle sur mon mariage avec le prince de Galles; mais il avoit eu soin de donner des instructions secrètes à celui-ci, pour le faire échouer.