Celui que la curiosité portera à lire cette écriture, apprendra que l'écrivain a été mis aux arrêts par ordre de sa Majesté le 16. d'Août de l'année 1730, non sans l'espérance de recevoir la liberté, quoique la façon dont il est gardé lui fasse augurer quelque chose de funeste.

Un ecclésiastique étant venu le voir le jour suivant, pour le préparer à la mort, il lui dit: je suis un grand pécheur; ma trop grande ambition m'a fait commettre bien des fautes, dont je me repens de tout mon coeur. Je me suis reposé sur ma fortune; les bonnes grâces du prince royal m'ont aveuglé à un point que je me suis méconnu moi-même. A présent je reconnois que tout est vanité; je sens un vif repentir de mes péchés et je désire la mort comme le seul chemin qui puisse me conduire à un bonheur stable et éternel. Il passa cette journée et celle qui suivit en de pareilles conversations.

Le lendemain au soir le major Schenk vint l'avertir que son supplice devoit se faire à Custrin et que le carrosse, qui devoit l'y conduire, l'attendoit. Il parut un peu étonné de cette nouvelle, mais reprenant d'abord sa tranquillité, il suivit avec un visage riant Mr. de Schenk, qui monta en carrosse avec lui aussi bien que deux autres officiers des gens-d'armes. Un gros détachement de ce corps les escorta jusqu'à Custrin. Mr. de Schenk qui étoit fort touché lui dit qu'il étoit au désespoir d'être chargé d'une si triste commission. J'ai ordre de sa Majesté, continua-t-il, d'être présent à votre exécution; j'ai refusé par deux fois ce funeste emploi, il faut obéir: mais Dieu sait ce qu'il m'en coûte! Plaise au ciel que le coeur du roi se change et que je puisse avoir la satisfaction de vous annoncer votre grâce. Vous avez trop de bonté, lui répliqua Katt, mais je suis content de mon sort. Je meurs pour un maître que j'aime, et j'ai la consolation de lui donner par mon trépas la plus forte preuve d'attachement qu'on puisse exiger. Je ne regrette point le monde, je vais jouir d'une félicité sans fin. Pendant le chemin il prit congé des deux officiers, qui étoient auprès de lui, et de tous ceux qui l'escortoient. Il arriva à 9 heures du matin à Custrin, où on le mena droit à l'échafaud.

Le jour auparavant le général Lepel, gouverneur de la forteresse, et le président Municho conduisirent mon frère dans un appartement, qu'on lui avoit préparé exprès dans l'étage au dessous de celui où il avoit logé. Il y trouva un lit et des meubles. Les rideaux des fenêtres étoient baissés, ce qui l'empêcha de voir d'abord ce qui se passoit au dehors. On lui apporta un habit brun tout uni, qu'on l'obligea de mettre. J'ai oublié de dire, qu'on en avoit donné un pareil à Katt. Alors le général, ayant levé les rideaux lui fit voir un échafaud tout couvert de noir de la hauteur de la fenêtre, qu'on avoit élargie et dont on avoit ôté les grilles; après quoi lui et Municho se retirèrent. Cette vision et l'altération de Municho firent croire à mon frère qu'on alloit lui prononcer sa sentence de mort, et que ces apprêts se faisoient pour lui, ce qui lui causa une violente agitation.

Mr. de Municho et le général Lepel entrèrent dans sa chambre le matin, un moment avant que Katt parût, et tâchèrent de le préparer le mieux qu'ils purent à cette terrible scène. On dit que rien n'égala son désespoir. Pendant ce temps Schenk rendit le même office à Katt. Il lui dit en entrant dans la forteresse: conservez votre fermeté, mon cher Katt, vous allez soutenir une terrible épreuve, vous êtes à Custrin et vous allez voir le prince royal. Dites plutôt, lui repartit-il, que je vais avoir la plus grande consolation qu'on ait pu m'accorder. En disant cela il monta sur l'échafaud. On obligea alors mon malheureux frère de se mettre à la fenêtre. Il voulut se jeter dehors, mais on le retint. Je vous conjure, au nom de Dieu, dit-il à ceux qui étoient à l'entour de lui, de retarder l'exécution, je veux écrire au roi que je suis prêt à renoncer à tous les droits que j'ai sur la couronne, s'il veut pardonner à Katt. Mr. de Municho lui ferma la bouche avec son mouchoir. Jetant les yeux sur lui, que je suis malheureux mon cher Katt! lui dit-il, je suis cause de votre mort; plût à Dieu que je fusse à votre place. Ah, Monseigneur, répliqua celui-ci, si j'avois mille vies, je les sacrifierois pour vous. En même temps il se mit à genoux. Un de ses domestiques voulut lui bander les yeux, mais il ne voulut pas le souffrir. Alors élevant son âme à Dieu il s'écria: mon Dieu! je remets mon âme entre tes mains. A peine eut-il proféré ces paroles, que sa tête, tranchée d'un coup, roula à ses pieds. En tombant il étendit les bras du coté de la fenêtre où avoit été mon frère. Il n'y étoit plus; une forte foiblesse qui lui étoit survenue, avoit obligé ces Mrs. de le porter sur son lit. Il y resta quelques heures sans sentiment. Dès qu'il eut repris ses sens, le premier objet qui s'offrit à sa vue, fut le corps sanglant du pauvre Katt, qu'on avoit posé de façon, qu'il ne pouvoit éviter de le voir. Cet objet le rejeta dans une seconde foiblesse, dont il ne revint que pour prendre une violente fièvre. Mr. de Municho, malgré les ordres du roi, fit fermer les rideaux de la fenêtre et envoya chercher les médecins, qui le trouvèrent en grand danger. Il ne voulut rien prendre de ce qu'ils lui donnèrent. Il étoit tout hors de lui-même et dans de si fortes agitations, qu'il se seroit tué si on ne l'en avoit empêché. On crut le ramener par la religion, et on envoya chercher un ecclésiastique, pour le consoler; mais tout cela fut inutile, et ses mouvemens violents ne se calmèrent que lorsque ses forces furent épuisées. Les larmes succédèrent à ces terribles transports. Ce ne fut qu'avec une peine extrême qu'on lui persuada de prendre des médicines. On n'en vint à bout qu'en lui représentant, qu'il causeroit encore la mort de la reine et la mienne, s'il persistoit à vouloir mourir. Il conserva pendant long-temps une profonde mélancolie, et fut trois fois vingt-quatre heures en grand danger. Le corps de Katt resta exposé sur l'échafaud jusqu'au coucher du soleil. On l'enterra dans un des bastions de la forteresse. Le lendemain le bourreau alla demander le salaire de cette exécution au Maréchal de Wartensleben, ce qui faillit lui causer la mort de douleur.

Trois ou quatre jours après Grumkow, comme je l'ai déjà dit, obtint la permission du roi d'aller à Custrin. Il entra chez mon frère d'un air soumis et respectueux. Je ne viens, lui dit-il, que pour demander pardon à votre Altesse Royale du peu de ménagement que j'ai eu jusqu'à présent pour Elle; j'y ai été obligé pour obéir aux ordres du roi, je les ai même exécutés ponctuellement, pour être plus à portée, Monseigneur, de vous rendre service. Le chagrin qu'on vient de vous causer par la mort de Katt, nous a fait une peine infinie, à Sekendorff et à moi. Nous avons employé tous nos efforts pour le sauver, mais inutilement. Nous allons les redoubler pour faire votre paix avec le roi, mais il faut que votre Altesse Royale y travaille Elle-même, et qu'elle me charge d'une lettre remplie de soumissions, que se présenterai au roi et que j'appuyerai de tout mon pouvoir. Mon frère se détermina avec beaucoup de peine à cette démarche, il la fit toutefois.

Grumkow fit un portrait si touchant de son triste état, qu'il émut le coeur de ce prince, qui lui accorda sa grâce. Il fut élargi le 12. de Novembre de la forteresse; on lui donna la ville pour prison. Le roi lui conféra le titre de conseiller de guerre, avec ordre, d'assister ponctuellement aux délibérations de la chambre, de finances et des domaines. Il y étoit assis après le dernier des conseillers de guerre. Il plaça auprès de lui trois hommes de robe: Mr. de Vollen, de Rovedel et de Natzmar. Ce dernier étoit fils du Maréchal. Il avoit de l'esprit et du monde, ayant beaucoup voyagé; mais c'étoit un petit-maître manqué. Je ne puis m'empêcher de mettre ici un trait de son étourderie.

Étant à Vienne dans l'antichambre de l'Empereur, il apperçut le duc le Lorraine, depuis Empereur, dans un coin de la chambre, qui bâilloit; sans penser à l'impertinence de son action, il court lui fourrer le doigt dans la bouche. Le duc en fut un peu surpris, mais connoissant l'humeur de Charles VI., fort rigide sur les étiquettes, il n'en fit point de bruit et se contenta de lui dire, qu'apparemment il s'étoit mépris.

Les deux autres de ces Mrs. étoient d'honnêtes gens, mais fort épais. La dépense de mon frère fut réglée fort petitement; on lui défendit toute recréation, sur tout la lecture et de parler et d'écrire en françois. Toute la noblesse du voisinage se cotisa pour fournir à sa table, aussi bien que les réfugiés françois de Berlin, qui lui envoyèrent du linge et des rafraîchissemens. On eut bien de la peine à dissiper sa mélancolie; il ne voulut jamais quitter l'habit brun, qu'on lui avoit donné dans la forteresse, qu'il ne fût en lambeaux, parcequ'il étoit égal à celui de Katt. Malgré toutes les rigoureuses défenses du roi, il passoit fort bien son temps, ceux qui étoient autour de lui ne faisant pas semblant de s'apercevoir de ce qu'il faisoit.

L'élargissement de mon frère modéra un peu ma douleur et me causa une vive joie. La reine l'augmenta par sa présence. Elle me conta tous les chagrins qu'elle avoit endurés à Vousterhausen, et ses inquiétudes pour mon frère. Je pleurois et riois tour à tour des différentes situations où il avoit été. Elle continua ses visites tant que le roi fut absent. Elle ne cessoit de m'inquiéter sur l'avenir. Je pars le mois prochain pour Potsdam, me disoit-elle; je suis avertie qu'on vous livrera de terribles assauts; on vous ôtera la Sonsfeld, qui vous quittera de très-mauvaise grâce, et on vous donnera en sa place des personnes suspectes, peut-être même vous enverra-t-on à une forteresse. Prenez votre parti là-dessus d'avance, et armez-vous de fermeté; refusez constamment de vous marier et laissez-moi faire le reste; si vous suivez mes conseils, je ne désespère pas encore de vous établir en Angleterre. Je lui promis tout ce qu'elle vouloit pour la tranquilliser, mais ma résolution étoit prise, d'obéir au roi. Ce prince interrompit nos entrevues; il vint passer les fêtes de noël à Berlin et y resta une quinzaine de jours. Ainsi finit cette triste année, mémorable en événemens funestes.