Eversmann devant aller à Potsdam je lui donnai ma réponse. Il me seroit difficile de décrire l'état où je me trouvois. Mon amour propre se trouvoit flatté par l'action que je venois de faire; je m'en applaudissois intérieurement et sentois une secrète satisfaction d'avoir mis des personnes, qui m'étoient si chères, à l'abri de toute persécution. L'idée de mon sort ne se présentoit ensuite à moi que pour me jeter dans de cruelles inquiétudes. Je ne connoissois point celui que je devois épouser; on en disoit du bien, mais peut-on juger du caractère d'un prince qu'on ne voit qu'en public et dont les manières prévenantes peuvent cacher bien des vices et des défauts? Je me figurois d'avance les fureurs et le désespoir de la reine, et j'avoue que ce seul point m'agitoit plus que l'autre. J'étois ainsi absorbée dans ce mélange de plaisirs et de peines, lorsque la femme de Bock me rendit la réponse de la reine à la première lettre que je lui avois écrite. Grand Dieu, quelle lettre! Le expressions en étoient si dures que je faillis en mourir. Il m'est impossible de la rendre entière, je n'en donnerai qu'une légère ébauche ici. Cette mère m'est trop chère encore, malgré sa cruauté, pour la compromettre par un écrit qui ne lui feroit pas honneur; je n'ai pas voulu le conserver pour cette raison. En voici quelques expressions.
»Vous me percez le coeur en me causant le plus violent chagrin que j'aie enduré de ma vie. J'avois mis tout mon espoir en vous, mais je vous connoissois mal. Vous avez eu l'adresse de me déguiser la méchanceté de votre âme et la bassesse de vos sentimens. Je me repens mille fois des bontés que j'ai eues pour vous, des soins que j'ai pris de votre éducation et des peines que j'ai souffertes pour vous. Je ne vous reconnois plus pour ma fille et ne vous regarderai dorénavant que comme ma cruelle ennemie, puisque c'est vous qui me sacrifiez à mes persécuteurs, qui triomphent de moi. Ne comptez plus sur moi; je vous jure une haine éternelle et ne vous pardonnerai jamais.»
Ce dernier article me fit frémir; je connoissois parfaitement la reine et son humeur vindicative. On crut que je perdrois l'esprit, tant mes premiers mouvemens furent violens. La femme de Bock me parla fort sensément: elle me représanta que cette lettre étoit écrite dans la force du premier emportement. Elle me lut celle de son mari, qui me faisoit assurer que tous ceux qui étoient autour de la reine s'étoient réunis pour l'appaiser; que je devois continuer à lui faire des soumissions et qu'il ne doutoit point qu'elle ne rentrât en elle-même. Cinq ou six jours se passèrent ainsi, pendant lesquels je ne reçus que des lettres assommantes.
Au bout de ce temps Eversmann revint de Potsdam. Il me fit un compliment des plus gracieux du roi et me dit de sa part, que comptant être à Berlin le 23. il n'avoit pas jugé à propos de me faire venir à Potsdam, d'autant plus qu'il valoit mieux donner le temps à la reine de s'appaiser. Il ajouta, qu'elle étoit dans une colère terrible contre moi, et que je devois m'armer de fermeté pour la première entrevue, que ne se passeroit point sans de grands emportemens. Il renouvela sa visite trois jours après. Le roi vous fait avertir, Madame, me dit-il, qu'il sera demain de bonne heure ici, et vous fait ordonner de vous trouver avec Mdmes. vos soeurs dans son appartement. L'inquiétude où j'étois pour le retour de la reine me fit passer ce jour là et cette nuit dans la plus profonde tristesse.
Je me rendis le lendemain chez le roi, qui arriva à deux heures de l'après-midi. Je m'attendois à être bien reçue, mais quelle fut ma surprise de le voir entrer avec un visage aussi furieux que celui qu'il avoit eu la dernière fois que je l'avois vu. Il me demanda d'un ton de colère: si je voulois lui obéir? Je me jetai à ses pieds, l'assurant que j'étois soumise à ses volontés, et que je le suppliois de me rendre son amour paternel. Ma réponse changea toute sa physionomie. Il me releva et me dit en m'embrassant: je suis content de vous, j'aurai soin de vous toute ma vie et ne vous abandonnerai jamais. Se tournant vers ma soeur Sophie: félicitez votre soeur, elle est promise avec le prince héréditaire de Bareith; que cela ne vous chagrine point, j'aurai soin de vous faire un autre établissement. Il me donna ensuite une pièce d'étoffe: voilà de quoi vous parer pour les fêtes que je donnerai. J'ai un peu à faire, continua-t-il, allez attendre votre mère. Elle n'arriva qu'à sept heures du soir. J'allai la recevoir dans sa première anti-chambre et tombai en foiblesse en me baissant pour lui baiser la main. On fut long-temps à me faire revenir. On m'a dit depuis qu'elle ne parut point touchée de mon état. Dès que je fus revenue à moi je me jetai à ses pieds; le coeur m'étoit si serré et ma voix si entrecoupée de sanglots, que je ne pouvois prononcer une parole. La reine me regardoit pendant ce temps d'un oeil sévère et méprisant, et me répétoit tout ce qu'elle m'avoit écrit. Cette scène n'auroit point fini si la Ramen ne l'eut tirée à part. Elle lui représenta, que si le roi apprenoit son procédé, il le trouveroit très-mauvais et s'en vengeroit sur mon frère et sur elle; que ma douleur étoit si violente que je ne pourrois la contraindre devant ce prince, ce qui pourroit lui attirer de nouveaux désagrémens très sensibles. Cet officieux sermon fit son effet. La reine craignoit dans le fond de son coeur le roi autant que le diable. Elle me releva enfin en me disant d'un air sec qu'elle me pardonnoit à condition que je me contraindrois.
La duchesse de Bevern entra dans ces entrefaites. Elle sembla touchée de mon état; tout mon visage étoit bouffi et écorché à force d'avoir pleuré. Elle me témoigna tout bas la part qu'elle prenoit à ma douleur. Une certaine sympathie fit naître entre nous une amitié qui continue encore jusqu'à ce jour.
Cependant Mr. Tulmeier me tint la parole qu'il m'avoit donnée, d'appaiser la reine. Il lui écrivit secrètement le lendemain que les affaires n'étoient point encore désespérées; que mon mariage n'étoit qu'une feinte du roi, pour déterminer celui d'Angleterre à prendre enfin une meilleure résolution; qu'il s'étoit informé de tous côtés, pour apprendre des nouvelles du prince de Bareith, et qu'on l'avoit assuré qu'il étoit encore à Paris. Cette lettre calma entièrement la reine. J'ai déjà dit qu'elle aimoit à se flatter; en effet elle fut d'une humeur charmante ce jour-là. Je fus obligée de lui conter tout ce qui s'étoit passé pendant son absence. Elle se contenta de me faire encore quelques reproches sur mon peu de fermeté, mais elle les assaisonna de plus de douceur. En revanche toute sa colère tomba sur Mdme. de Sonsfeld. Elle l'avoit fort maltraitée la veille, et malgré tout ce que je pus dire, elle continua à lui témoigner sa haine. Trois jours se passèrent ainsi fort tranquillement. Le roi ne parloit absolument plus de mon mariage, il sembloit que mon consentement lui en eût fait perdre l'idée.
Le lundi 28. de Mai étoit fixé pour la grande revue; elle devoit se faire avec éclat. Le roi avoit assemblé tous les régimens d'infanterie et de cavalerie qui étoient dans le voisinage, ce qui composoit avec la garnison de Berlin un corps de vingt mille hommes. Le duc Eberhard Louis de Wurtemberg arriva à temps pour la voir. Le roi avoit été chez ce prince peu de temps avant la malheureuse fuite de mon frère. Charmé des empressements que le duc avoit eut, pour lui rendre le séjour de Stoutgard agréable, il l'avoit invité à se rendre à Berlin. Comme le plus grand plaisir de ce monarque ne consistait que dans le militaire, il jugeoit d'autrui par lui-même, et croyoit donner beaucoup de satisfaction aux princes étrangers qui venoient à sa cour, en leur montrant ses troupes. Il faut pourtant avouer qu'il se surpassa en cette occasion par la somptuosité de sa table, où on servit quatorze plats tant que les étrangers restèrent à Berlin, ce qui ne fut pas un petit effort pour ce prince.
Le roi pria le dimanche 27. la reine d'être spectatrice de la revue, et d'y aller en phaéton avec ma soeur, la duchesse et moi. Comme il devoit se lever de très-bonne heure il se coucha à sept, et lui enjoignit d'amuser le soir les principautés et de souper avec eux. Nous jouâmes au pharaon jusqu'à ce qu'on eut servi. En traversant la chambre pour nous mettre à table, nous vîmes arriver une chaise avec des chevaux de poste, qui s'arrêta au grand escalier après avoir traversé la cour du château. La reine en parut surprise, n'y ayant que les princes qui eussent cette prérogative. Elle s'informa d'abord qui c'étoit, et apprit un moment après que c'étoit le prince héréditaire de Bareith. La tête de Méduse n'a jamais produit pareil effroi que cette nouvelle en causa à cette princesse. Elle resta interdite et changea si souvent de visage que nous crûmes tous qu'elle prendroit une foiblesse. Son état me perça le coeur; j'étais aussi immobile qu'elle et chacun paroissoit consterné. Toutefois n'abandonnant jamais mes réflexions, je conclus qu'il se préparoit quelque scène désagréable pour le jour suivant, et suppliai la reine de me dispenser d'aller à la revue, m'attendant à toutes sortes de mauvaises plaisanteries du roi, qui lui feroient autant de peine à elle qu'à moi, surtout s'il falloit les subir en public. Elle approuva mes raisons, mais après avoir débattu le pour et le contre, la crainte servile qu'elle avoit pour son époux, l'emporta et il fut résolu que j'irois. Je ne pus dormir de toute la nuit. Mdme. de Sonsfeld la passa à côté de mon lit, tâchant de me consoler et de me rasseurer sur l'avenir. Je me levai à quatre heures du matin et me mis trois coëffes dans le visage pour cacher mon trouble. M'étant rendue dans cet équipage chez la reine, nous partîmes aussitôt.
Les troupes étoient déjà rangées en ordre de bataille, lorsque nous arrivâmes. Le roi nous fit passer devant la ligne. Il faut avouer que c'étoit le plus beau spectacle qu'on pût voir. Mais je ne m'arrête point sur ce sujet; ces troupes ont montré qu'elles étoient aussi bonnes que belles, et le roi, mon père, s'est fait un renom éternel par la merveilleuse discipline qu'il y a introduite, ayant jeté par là les fondemens de la grandeur de sa maison. Le Margrave de Schwed étoit à la tête de son régiment; il sembloit bouffi de colère et nous salua en détournant les yeux. Le colonel Wachholtz, que le roi avoit donné pour conducteur à la reine, nous plaça à côté de la batterie de canons, qui étoit fort éloignée de cette petite armée. Là il s'approcha de la reine et lui dit à l'oreille, que le roi lui avoit commandé de lui présenter le prince de Bareith. Il le lui amena un moment après. Elle le reçut d'un air fier et lui fit quelques questions fort sèches, qui finirent par un signe de se retirer. La chaleur étoit extrême, je n'avois point dormi, j'étois remplie d'inquiétudes et à jeun; tout cela me fit trouver mal. La reine me permit de me mettre dans le carosse des gouvernantes, où je me trouvai bientôt mieux. Le roi et les princes dînèrent ensemble, et ce jour se passa dans notre solitude ordinaire.