Le 28. au matin toutes les principautés se rendirent chez la reine; elle ne parla quasi point au prince de Bareith. Il se fit présenter à moi; je ne lui fis qu'une révérence sans répondre à son compliment. Ce prince est grand et très-bienfait; il a l'air noble; ses traits ne sont ni beaux ni réguliers, mais sa physionomie ouverte, prévenante et remplie d'agrémens lui tient lieu de beauté. Il paroissoit fort vif, avoit la réplique prompte et n'étoit point embarrassé.
Deux jours se passèrent ainsi. Le silence du roi nous déroutoit entièrement, et ranimoit les espérances de la reine; mais la chance changea le 31. Le roi nous ayant appelées, elle et moi, dans son cabinet, vous savez, lui dit-il, que j'ai engagé ma fille au prince de Bareith, j'ai fixé les promesses à demain. Soyez persuadée que je vous aurai une obligation infinie, et que vous vous attirerez toute ma tendresse si vous en agissez bien avec lui et avec Wilhelmine; mais comptez en revanche sur toute mon indignation, si vous faites le contraire. Le diable m'emporte! je saurai mettre fin à vos tracasseries et m'en venger d'une façon sanglante. La reine effrayée lui promit tout ce qu'il voulut, ce qui lui attira beaucoup de caresses. Il la pria de me parer au mieux et de me prêter ses pierreries. Elle étoit dans une rage terrible, et me jetoit de temps en temps des regards furieux. Le roi sortit et rentra peu après dans l'appartement de cette princesse, accompagné du prince qu'il lui présenta comme son gendre. Elle lui fit assez bon accueil en présence du roi, mais dès qu'il fut sorti; elle ne cessa de lui dire des piquanteries. Après le jeu on se mit à table. Le souper fini, elle voulut se retirer, mais le prince la suivit. Je vous supplie, Madame, lui dit-il, de m'accorder un moment d'audience. Je n'ignore aucune des particularités qui concernent votre Majesté et la princesse, je sais qu'elle a été destinée à porter une couronne, et que votre Majesté a souhaité avec ardeur de l'établir en Angleterre; ce n'est que la rupture des deux cours qui me procure l'honneur que le roi m'a fait de me choisir pour son gendre. Je me trouve le plus heureux des mortels, d'oser aspirer à une princesse pour laquelle je me sens tout le respect et les sentimens qu'elle mérite. Mais ces mêmes sentimens me la font trop chérir pour la plonger dans le malheur par un hymen qui n'est peut-être point de son goût. Je vous supplie donc, Madame, de vous expliquer avec sincérité sur cet article, et d'être persuadée que votre réponse fera tout le bonheur ou le malheur de ma vie, puisque si elle ne m'est point favorable je romprai tout engagement avec le roi, quelqu'infortuné que j'en puisse devenir. La reine resta quelque temps interdite, mais se défiant de la bonne foi du prince elle lui répondit, qu'elle n'avoit rien à redire au choix du roi; qu'elle obéissoit à ses ordres et moi aussi. Elle ne put s'empêcher de dire à Mdme. de Kamken, que le prince avoit fait là un tour bien spirituel, mais qu'elle n'y avoit pas été attrapée.
Le dimanche 3. de Juin je me rendis le matin en déshabillé chez la reine. Le roi y étoit. Il me caressa beaucoup en me donnant la bague de promesse, qui étoit un gros brillant, et me réitéra sa parole d'avoir soin de moi toute ma vie si je faisois les choses de bonne grâce. Il me fit même présent d'un service d'or, me disant que ce cadeau n'étoit qu'une bagatelle, puisqu'il m'en destinoit de plus considérables.
Le soir à sept heures nous nous rendîmes aux grands appartemens. On y avoit préparé une chambre pour la reine, sa cour et les principautés, où nous nous assîmes pour attendre le roi. La reine malgré toute la contrainte qu'elle se faisoit, étoit dans une altération aisée à remarquer. Elle ne m'avoit dit mot de tout le jour, et n'exprimoit sa colère que par son coup d'oeil. La Margrave Philippe, que le roi avoit obligée d'être présente à la cérémonie de mes fiançailles, étoit bleue dans le visage à force d'agitations. Son fils, le Margrave de Schwed, fit nettement refuser de s'y trouver, et sortit de la ville pour ne pas entendre le bruit du canon. Le roi parut enfin avec le prince. Il étoit aussi troublé que la reine, ce qui lui fit oublier de faire mes promesses en public dans la salle où étoit le monde. Il s'approcha de moi, tenant le prince par la main, et nous fit changer de bague. Je le fis en tremblant. Je voulus lui baiser la main, mais il me releva et me serra long-temps entre ses bras. Les larmes lui couloient le long des joues; j'y répondis par les miennes; notre silence étoit plus expressif que tout ce que nous aurions pu nous dire. La reine à laquelle je rendis mes soumissions, me reçut fort froidement. Après avoir reçu les complimens de toutes les principautés qui étoient là, le roi ordonna au prince de me donner la main et de commencer le bal dans la salle destinée pour cet effet. Mon mariage avoit été tenu si secret que personne n'en savoit rien. Ce fut une consternation et une douleur générale lorsqu'il fut publié. J'avois beaucoup d'amis et m'étois attiré la bienveillance de tout le monde. Le roi pleura tout le soir; il embrassa Mdme. de Sonsfeld, et lui dit beaucoup de choses obligeantes. Grumkow et Sekendorff étoient les seuls contens; ils venoient de faire un nouveau coup de leur métier. Milord Chesterfield, ambassadeur d'Angleterre en Hollande, avoit dépêché un courrier de sa cour, qui étoit arrivé le matin. Le résident anglois auquel il étoit adressé, fut obligé d'envoyer ses dépêches au ministère. Grumkow se chargea de les porter au roi; mais il ne les lui remit qu'après que je fus promise. C'étoit une déclaration formelle sur mon mariage, sans exiger celui de mon frère. Le roi qui dans le fond ne me marioit qu'à contre coeur, fut accablé par la lecture de ces lettres. Il dissimula cependant son chagrin devant Grumkow et Sekendorf, voyant bien que les choses étoient trop avancées pour reculer, cette dernière proposition étant arrivée trop tard, et ne pouvant retracter mon engagement sans offenser un prince souverain de l'empire, ce qui auroit pu faire tort à mes autres soeurs; d'ailleurs ce prince s'est toujours piqué de bonne foi, et tenoit sa parole quand il l'avoit une fois donnée.
La reine fut informée le lendemain de cette catastrophe. Quoiqu'on lui eût fait part des refus du roi, elle recommença à se flatter de rompre mon mariage, et me défendit sous peine de son indignation de parler au prince et de lui faire des politesses. Je lui obéis exactement, dans l'espérance de l'appaiser par ma condescendance à ses volontés. Mais dans le fond de mon coeur je n'aspirois qu'à être bientôt mariée; les mauvais traitemens de cette princesse et la haine qu'elle me temoignoit en toute rencontre me reduisoient au désespoir. Hors Mdme. de Kamken j'étois le rebut de toute sa cour, qui mettoit ma patience à l'épreuve par ses mépris et son insolence. Tel est le cours du monde. La faveur des grands décide de tout; on est recherché et adoré tant qu'on la possède et sa privation entraîne le dédain et les insultes. Je fus l'idole de chacun tant que j'avais à espérer une éclatante fortune; on me faisoit la cour pour avoir part un jour à mes bienfaits; on me tourna le dos dès que ces espérances s'évanouirent. J'étois bien folle de me chagriner de la perte de pareils amis. On me vantoit sans cesse la magnificence de la cour de Bareith; en m'assuroit qu'elle surpassoit de beaucoup en richesse celle de Berlin, et que c'étoit le centre des plaisirs; mais ceux qui me parloient ainsi, y avoient été du temps du Margrave dernier mort, et ne savoient pas les changemens qui y étoient arrivés depuis. Ces beaux rapports me donnoient une envie extrême d'y être bientôt. Je ne me sentois aucune antipathie pour le prince, mais en revanche j'étois indifférente sur son sujet. Je ne le connoissois que de vue, et mon coeur n'étoit pas assez léger pour s'attacher à lui sans connoissance de cause. Mais il est temps de faire une petite disgression sur son sujet, et de mettre le lecteur au fait de ce qui concerne cette cour.
Le Margrave Henri, aïeul de mon époux, étoit prince apanagé de la maison de Bareith. Il s'étoit marié fort jeune et avoit eu beaucoup d'enfans. Un très-petit apanage qu'il tiroit tous les ans, ne suffisoit pas pour l'entretien d'une si nombreuse famille, et il se trouvoit dans une grande nécessité, n'ayant quelquefois pas de quoi se nourrir, et étant réduit à mener la vie d'un bourgeois faute d'argent. Il étoit héritier du pays de Bareith en cas que le Margrave George Guillaume, alors régnant, mourût sans enfans mâles. Cependant toute espérance paroissoit assez vaine de ce côté-là, ce prince étant fort jeune et ayant un fils. Le roi Frédéric I, mon aïeul, sachant les tristes circonstances où il se trouvoit, résolut d'en profiter. Il lui fit proposer de lui céder ses prétentions sur la principauté, moyennant une grosse pension et un régiment qu'il donneroit au second de ses fils. Après bien des allées et des venues le traité fut conclu, et les deux fils aînés du malheureux prince Henri se rendirent à Utrecht pour y faire leurs études. A leur retour de l'université ils trouvèrent leur père à l'extrémité et toute leur famille désolée, les conditions du traité n'ayant point été remplies et la pension retranchée des deux tiers. Le prince Henri étant mort dans ces entrefaites, le Margrave George Frédéric Charles, après bien des sollicitations inutiles auprès du ministère, se résolut enfin à établir son séjour à Veverling, petite ville dans le pays du roi. Ce fut là où la princesse de Holstein, son épouse, mit au monde celui qui devoit être mon époux et plusieurs autres enfans dont je parlerai ensuite. Le roi Frédéric I mourut aussi peu de temps après. L'avénement du roi mon père à la couronne ne changea point le sort des princes. Réduits au désespoir ils commencèrent à examiner leur renonciation, qu'ils trouvèrent invalide du sentiment de tous les jurisconsultes qu'ils consultèrent sur cet article. Ils se retirèrent donc secrètement de Veverling et parcoururent toutes les cours d'Allemagne pour les mettre dans leurs intérêts. Soutenus de l'Empereur, de l'empire et de la justice de leur cause, ils parvinrent à faire rompre le traité qui avoit été fait, et furent entièrement rétablis dans tous leurs droits. Le Margrave George Guillaume et son fils étant morts, la principauté retomba au prince George Frédéric Charles. Il trouva les affaires en grande confusion, beaucoup de dettes, peu d'argent et un ministère corrompu. Cela fut cause qu'il envoya son fils aîné à Genève sous la conduite d'un roturier, fort honnête homme à la vérité, mais fort incapable de donner une éducation telle qu'il la falloit à un prince héréditaire. Son entretien fut réglé avec tant d'économie qu'à peine il suffisoit pour sa dépense. Ayant fini ses études, on le fit voyager et lui donna pour gouverneur Mr. de Voit. Le prince étoit de retour de ses voyages en arrivant à Berlin. Je ne prétends flatter personne; je m'en tiens à l'exacte vérité. Le portrait que je vais faire de ce prince sera sincère et sans préjugé.
J'ai déjà dit qu'il est extrêmement vif, un sang bouillant le porte à la colère; mais il sait si bien la vaincre que l'on ne s'en aperçoit point, et que personne n'en a jamais été la victime. Il est fort gai; sa conversation est agréable, quoiqu'il ait quelque peine à s'expliquer, parcequ'il grassaye beaucoup. Sa conception est aisée et son esprit pénétrant. La bonté de son coeur lui attire l'attachement de tous ceux qui le connoissent. Il est généreux, charitable, compatissant, poli, prévenant, d'une humeur toujours égale, enfin il possède toutes les vertus sans mélange de vices. Le seul défaut que je lui aie trouvé est un peu trop de légèreté. Il faut que je fasse mention de celui-ci, sans quoi on m'accuseroit de prévention; il s'en est cependant beaucoup corrigé. Au reste tout son pays, dont il est adoré, souscrira sans peine à tout ce que je viens d'écrire sur son sujet. Mais j'en reviens à ce qui me regarde.
J'ai déjà dit que ma soeur Charlotte étoit promise avec le prince Charles de Bevern. C'étoit celle que j'aimois le plus de la famille; elle m'avoit éblouie par ses caresses, son enjouement et son esprit. Je ne connoissois point son intérieur, sans quoi j'aurois mieux placé mon amitié. Elle est de ces caractères qui ne se soucient de rien que d'eux mêmes; sans solidité, satyrique à l'excès, fausse, jalouse, un peu coquette et fort intéressée; mais d'une humeur toujours égale, fort douce et complaisante. J'avois fait mon possible pour la mettre bien dans l'esprit de la reine. Comme elle l'avoit accompagnée aux voyages de Vousterhausen et de Potsdam, elle s'étoit insinuée fort avant dans l'esprit de cette princesse. Mlle. de Montbail, fille de Mdme. de Roukoul, étoit sa gouvernante. Cette fille m'avoit prise en guignon, fâchée de ce qu'on me destinoit un plus grand établissement qu'à ma soeur, et que j'étois traitée avec plus de distinction qu'elle. Elle ne cessoit de l'animer contre moi; elle se réjouit beaucoup de mon mariage, espérant que ma soeur pourroit reprendre ma place en Angleterre. Celle-ci craignant que ma présence ne diminuât son crédit, ne manquoit pas de me rendre toutes sortes de mauvais services auprès de la reine. En revanche elle trouvoit le prince de Bareith fort à son gré; il étoit plus beau, mieux fait et plus vif que celui de Bevern, et lui faisoit beaucoup de politesses, au lieu que l'autre étoit timide et avoit un phlegme qui ne l'accommodoit pas. Elle fit son possible pour le mettre bien avec la reine, mais elle ne réussit pas.
Le roi pour amuser les étrangers et surtout la duchesse de Bevern, nous invita tous à une grande chasse au parc de Charlottenbourg. Le prince d'Anhalt y fut prié avec ses deux fils Léopold et Maurice. Il s'étoit fort piqué de la préférence que le roi avoit donné au prince de Bareith sur celui de Schwed, s'étant toujours flatté que j'épouserois ce dernier. Le prince héréditaire étoit fort adroit et tiroit si juste qu'il ne manquoit jamais son coup. Cette chasse pensa lui devenir funeste. Un étourdi de chasseur qui chargeoit ses armes, eut l'imprudence de lui présenter une arquebuse bandée; elle se débanda dans le temps que le prince la prit et la balle frisa la tempe du roi. Le prince d'Anhalt en fit beaucoup de bruit. Son fils, le prince Léopold, ne manqua pas d'enchérir; il dit assez haut pour que le prince héréditaire pût l'entendre, qu'un tel coup méritoit qu'on tuât sur-le-champ celui qui l'avoit fait. Le prince lui donna une forte réplique, et l'affaire seroit allée loin, si le duc de Bevern et Sekendorff ne se fussent entremis pour les raccommoder. Le roi blâma la conduite du prince Léopold, mais il fit semblant de ne point s'apercevoir de ce qui s'étoit passé.
La chasse finie, nous nous rendîmes tous à Charlottenbourg, où nous devions passer quelques jours. La reine continua d'y turlupiner le prince. Elle vouloit me mortifier par là et se moquer du choix que le roi avoit fait. Elle lui dit un jour, que j'aimois beaucoup à m'occuper; que j'étois élevée comme une princesse qui aspiroit à porter une couronne, et que je possédois toutes les sciences. (Elle avançoit beaucoup trop sur mon compte.) Savez-vous l'historie, continua-t-elle, la géographie, d'italien, l'anglois, la peinture, la musique? etc. Le prince lui répondit oui et non, selon que le cas l'exigeoit. Mais voyant que ses questions ne finissoient point et qu'elle l'examinoit comme un enfant, il se mit enfin à rire et lui dit: je sais aussi mon catéchisme et le credo. La reine fut un peu déconcertée de cette dernière réplique, et ne l'examina plus depuis ce temps-là.