Le roi et tous les princes étrangers, hors celui de Bareith, partirent peu après notre retour à Berlin. Le chagrin, la colère et la cruelle contrainte de la reine firent enfin succomber sa santé. Elle prit la fièvre tierce, qu'elle garda trois semaines. Je ne la quittai point pendant tout le cours de sa maladie; et tâchai de regagner son amitié par mes attentions à la servir et à l'amuser. Mais je ne retrouvois plus en elle cette mère si tendre qui pertageoit mes peines et dont je faisois la consolation. Lorsqu'elle me voyoit inquiète de son état: il vous sied bien, me disoit-elle, de vous alarmer pour ma santé, puisque c'est vous qui me donnez la mort. Quand j'étois triste, elle me reprochoit fort aigrement mon humeur inégale; quand j'affectois d'être gaie, c'étoit mon prochain mariage qui y donnoit lieu. Je n'osois mettre que des habits crasseux, de peur qu'elle ne s'imaginât que je voulusse plaire au prince; enfin j'étois la personne du monde le plus à plaindre, et souvent la tête me tournoit. Je dinois et soupois dans son anti-chambre avec le prince et les dames. Elle envoyoit cinquante espions à mes trousses, pour savoir si je lui parlois; mais je n'étois jamais en défaut de ce côté-là, car je ne lui disois mot et lui tournois toujours le dos à table. Il m'a dit depuis, qu'il avoit été souvent au désespoir et sur le point de partir, si Mr. de Voit ne l'en avoit empêché. Ce pauvre prince étoit dans une aussi mauvaise situation que moi. Tout le monde prenoit à tâche de donner une tournure maligne à ses actions et à ses paroles; on n'avoit pas la moindre considération pour lui, et on le traitoit comme un petit gredin, ce qui l'avoit si fort intimidé, qu'il étoit toujours distrait et mélancolique.
La reine étant rétablie, le roi retourna à Berlin. Il ne s'y arrêta que quelques jours, devant aller en Prusse. Il annonça à la reine, qu'il comptoit faire mes noces à son retour, qui devoit être en six semaines; qu'il lui feroit donner l'argent nécessaire pour m'équiper, et qu'elle devoit tâcher de divertir le prince pendant son absence par des bals et des festins. Cette princesse, qui ne cherchoit qu'à gagner du temps, lui fit quantité de difficultés, lui représentant qu'il étoit impossible de me nipper dans un si court espace, les marchands n'étant point assez fournis pour livrer ce qui seroit nécessaire. Ses raisons prévalurent pour mon malheur, car le roi étoit très-bien disposé pour moi et m'auroit fait de grands avantages, qui s'en allèrent en fumée dès que mon mariage fut reculé.
La reine changea de conduite après le départ du roi. Elle affecta de témoigner de l'amitié au prince et d'être satisfaite de l'avoir pour gendre, mais elle ne se contraignit point avec moi, et je restai son souffre-douleur aussi bien que Mdme. de Sonsfeld. Je séchai sur pied et ma santé se ruinoit à force de chagrins. J'inspirai enfin de la compassion à ceux qui en étoient les moins susceptibles. J'aurois pu dire comme Alzire dans la tragédie: mes maux ont-ils touché les coeurs nés pour la haine? La Ramen qui me voyoit souvent au désespoir et à laquelle j'avois dit plusieurs fois dans la violence de mon transport, que la reine me poussoit à bout, et que je me jeterois aux pieds du roi à son retour pour le supplier de me dispenser de me marier, en avertit Grumkow et lui fit craindre qu'en effet je ne prisse cette résolution. Celui-ci n'ignorant pas que la reine intriguoit toujours en Angleterre, et redoutant de nouvelles propositions de cette cour, résolut de lui donner le change et de mettre fin à sa mauvaise humeur pour moi d'une façon assez étrange. Il lui fit dire par Mr. de Sastot, que le roi se repentoit de m'avoir engagée, qu'il ne pouvoit souffrir le prince héréditaire, et qu'il se proposoit de rompre mon mariage à son retour de Prusse et me donner le duc de Weissenfeld. Il lui recommenda surtout le secret, puisqu'il n'y avoit que lui qui sût les intentions du roi. Cette fausse confidence fit l'effet que Grumkow s'en étoit promis. La reine prit d'abord son parti, qui fut de protéger hautement le prince héréditaire. Elle me fit part de ses craintes et m'ordonna de lui faire des politesses, disant qu'elle aimoit mieux mourir que de me voir duchesse de Weissenfeld. Tel étoit son génie; il suffisoit que le roi approuvât une chose pour qu'elle y trouvât à redire. Je ne comprenois rien à toute cette énigme, que Grumkow m'a dévoilée depuis.
Ce bon intervalle ne fut pas de durée. Le roi étant revenu peu après de Prusse, témoigna assez par ses actions qu'on en avoit donné à garder à la reine. A la vérité les manières polies et réservées du prince ne lui plaisoient pas. Il vouloit un gendre qui n'aimât que le militaire, le vin et l'économie et qui eût les façons allemandes. Pour approfondir son caractère et tâcher de le former, il l'enivroit tous les jours. Le prince supportoit si bien le vin, qu'il ne changeoit jamais de conduite et gardoit son bon sens pendant que les autres le perdoient. Cela faisoit enrager le roi. Il se plaignit même de lui à Grumkow et à Sekendorff, disant qu'il n'étoit qu'un petit-maître, qui n'avoit point d'esprit et dont les manières lui étoient odieuses. Ces discours souvent répétés firent craindre à ces derniers que l'aversion du roi n'entraînât des suites fâcheuses pour leurs intérêts. Ils proposèrent au prince héréditaire, pour les prévenir, de lui faire avoir un régiment prussien, et lui représentèrent que c'étoit l'unique moyen de s'insinuer et de mettre fin à son mariage. Le prince se trouva fort embarrassé. Le Margrave, son père, étoit altier dans ses volontés. Il n'avoit jamais voulu consentir que son fils s'adonnât au militaire, et pour lui en couper les moyens il avoit cédé deux régimens impériaux, que le Margrave George Guillaume avoit levés, l'un à son fils cadet, l'autre au général Philippi. Cependant après de mûres réflexions il se rendit aux instances de Grumkow. Le roi fut charmé d'apprendre que le prince souhaitoit d'entrer dans son service. Il lui conféra quelques jours après un régiment de dragons et lui fit présent d'une épée d'or si pesante qu'à peine on pouvoit la lever.
Je fus très-fâchée de tout cela. Il suffisoit d'être en service pour être traité en esclave. Ni mes frères ni les princes du sang n'avoient d'autre distinction que celle qu'ils recevoient de leur grade militaire. Ils étoient confinés à leur garnison, d'où ils ne sortoient que pour passer en revue, n'avoient pour compagnie que des brutaux officiers sans esprit et sans éducation, avec lesquels ils s'abrutissoient entièrement, n'ayant d'autre occupation que de faire exercer les troupes. Je ne doutai point que le prince ne fût mis sur le même pied. Mes conjectures se trouvèrent justes. Le roi avant de retourner à Potsdam lui fit insinuer, qu'il lui feroit plaisir d'aller prendre possession de son régiment. Il fallut obéir.
La veille de son départ il m'accosta dans le jardin à Mon-bijou. Il savoit mon mécontentement, Mdme. de Sonsfeld l'ayant dit à Mr. de Voit. Je me promenois avec elle lorsqu'il m'aborda. Je n'ai pu jusqu'à présent, me dit-il, trouver l'occasion de parler à votre Altesse royale, et lui témoigner le désespoir dans lequel je suis de remarquer par toutes ses actions l'aversion qu'elle a pour moi. Je suis informé des mauvaises impressions qu'on lui a données sur mon sujet, qui me désolent. Suis-je cause, Madame, des chagrins que vous avez endurés? Je n'aurois jamais osé aspirer à la possession de votre Altesse royale, si le roi ne m'en avoit fait la première proposition. Ai-je pu la refuser en me rendant le plus malheureux des hommes, et pouvez-vous me condamner, Madame, de l'avoir acceptée? Cependant je pars sans savoir combien durera mon absence. J'ose donc la supplier de me donner une réponse positive, et de me dire, si elle se sent en effet une haine insurmontable pour moi. En ce cas je prendrai d'elle un congé éternel, et romprai pour jamais mon engagement, en me rendant malheureux pour toute ma vie et au risque d'encourir le courroux de mon père et du roi. Mais, Madame, si je puis me flatter que je me sois trompé et que vous ayez quelque bonté pour moi, j'espère que vous me ferez la grâce de me promettre que vous me tiendrez la parole que vous m'avez donnée par ordre du roi, de n'être jamais à d'autre qu'à moi. Il avoit les larmes aux yeux en me parlant et paroissoit fort touché. Pour moi j'étois dans un embarras extrême. Je n'étois point faite à pareil jargon, et j'avois rougi jusqu'au bout des doigts. Comme je ne répondois point, il redoubla ses instances et me dit enfin d'un air fort triste, qu'il ne remarquoit que trop que mon silence ne lui présageoit rien de bon, et qu'il prendroit ses mesures là-dessus. Je le rompis enfin. Ma parole est inviolable, lui répondis-je; je vous l'ai donnée par ordre du roi; mais vous pouvez compter que je vous la tiendrai exactement. La reine, qui s'approcha, me fit beaucoup de plaisir en mettant fin à cette conversation.
Mdme. de Kamken s'étoit divertie cette après-midi à faire des devises de sucre. Elle en donna à tout le monde le soir à table. Le prince m'en cassa une dans la main; il en fit de même à ma soeur. Mais la reine ne s'en fâcha que contre moi, et se leva de table sur-le-champ. Elle prit congé du prince fort à la hâte et se mit en carosse avec ma soeur et moi. Je ne vous connois plus, me dit-elle, depuis que vos maudites promesses se sont faites. Vous n'avez plus ni pudeur ni modestie. J'ai rougi pour vous quand votre sot de prince vous a cassé une devise dans la main. Ce sont des familiarités qui ne conviennent point, et il auroit dû être mieux informé du respect qu'il vous doit. Je lui répondis, qu'en ayant agi de même avec ma soeur, je n'avois pas cru que la chose fût de conséquence, mais que cela n'arriveroit plus. Cela ne l'appaisa point; elle saisit cette occasion de maltraiter Mdme. de Sonsfeld le lendemain. Mdme. de Kamken qui étoit présente, mit fin à ses gronderies et lui parla si fortement sur mon sujet, que faute de réplique elle fut obligée de se taire.
Jusque-là je n'avois senti que les peines du purgatoire; j'éprouvai quinze jours après celles de l'enfer, étant obligée de suivre la reine à Vousterhausen. Il n'y eut que ma soeur Charlotte, les deux gouvernantes de Kamken et de Sonsfeld et la Montbail qui furent de ce voyage. La description de ce fameux séjour ne sera pas hors de sa place ici.
Le roi avoit fait élever à force de bras et de dépenses une colline de sable aride, qui bornoit si bien la vue qu'on ne voyoit le château enchanté qu'à sa descente. Ce soi-disant palais ne consistoit que dans un corps de logis fort petit, dont la beauté étoit relevée par une tour antique, qui contenoit un escalier de bois en escargot. Ce corps de logis étoit entourné d'une terrasse, autour de laquelle on avoit creusé un fossé, dont l'eau noire et croupissante ressembloit à celle du Styx et répandoit une odeur affreuse, capable de suffoquer. Trois ponts, placés à chaque face de la maison, faisoient la communication de la cour, du jardin et d'un moulin, qui étoit vis-à-vis. Cette cour étoit formée de deux côtés par des ailes, où logeoient les Mrs. de la suite du roi. Elle étoit bornée par une palissade, à l'entrée de laquelle on avoit attaché deux aigles blancs, deux aigles noirs et deux ours en guise de garde, très-méchans animaux, pour le dire en passant, qui attaquoient tout le monde. Au milieu de cette cour s'élevoit un puits, dont avec beaucoup d'art on avoit fait une fontaine pour l'usage de la cuisine. Ce groupe magnifique étoit environné de gradins et d'un treillis de fer en dehors, et c'étoit l'endroit agréable que le roi avoit choisi pour fumer le soir. Ma soeur et moi avec toute notre suite nous n'avions pour tout potage que deux chambres, ou pour mieux m'expliquer, deux galetas. Quelque temps qu'il fit, nous dînions sous une tente tendue sous un gros tilleul, et lorsqu'il pleuvoit fort, nous avions de l'eau à mi-jambe, cet endroit étant creux. La table étoit toujours de 24 personnes, dont les trois quarts faisoient diète, l'ordinaire n'étant que de six plats servis avec beaucoup d'économie. Depuis les neuf heures du matin jusqu'à trois ou quatre heures après minuit nous étions enfermées avec la reine, sans oser respirer l'air ni aller au jardin qui étoit tout proche, parcequ'elle ne le vouloit pas. Elle jouoit tout le jour avec ses trois dames au tocadille pendant que le roi étoit dehors. Ainsi je restai seule avec ma soeur, qui me traitoit du haut en bas, et devenois hypocondre à force d'être assise et d'entendre des choses désagréables. Le roi étoit toujours levé de table à une heure après-midi. Il se couchoit alors sur un fauteuil, placé sur la terrasse, et dormoit jusqu'à deux heures et demie, exposé à la plus forte ardeur du soleil, que nous partagions avec lui, étant tous couchés à terre à ses pieds. Tel étoit l'agréable genre de vie que nous menions à ce charmant endroit.
Le prince héréditaire y arriva quelques jours après nous. Il m'avoit écrit plusieurs fois; la reine m'avoit toujours dicté mes réponses. J'avois eu aussi le plaisir de recevoir une lettre de mon frère, que le major Sonsfeld m'avoit fait remettre par sa soeur. Il me louoit beaucoup de la bonne résolution que j'avois prise, de mettre fin aux dissensions domestiques par mon mariage. Il paroissoit inquiet de mon sort, me priant de lui faire le portrait du prince et de lui mander si j'étois contente du choix du roi. Il m'assuroit, qu'il étoit fort satisfait de sa façon de vivre; qu'il se divertissoit très-bien, et que le seul chagrin qu'il avoit étoit de n'être pas auprès de moi. On lui avoit caché ce que j'avois souffert pour lui, et il ignoroit qu'il m'étoit redevable des bons traitemens qu'on lui faisoit et de sa grâce future. Je ne voulus pas le lui écrire, et ne lui répondis que sur les articles qu'il pouvoit savoir. Je lui fis part aussi du changement de la reine, et le priai de lui écrire et de lui faire entendre raison sur mon mariage. Il le fit, mais sans rien effectuer. Cette princesse n'en fut que plus piquée, sentant qu'il n'y avoit qu'elle de toute la famille qui désapprouvât ma conduite.