Cependant le prince héréditaire s'insinuoit tous les jours davantage dans les bonnes grâces de ma soeur. Plus son penchant augmentoit pour lui, plus sa haine redoubla pour moi; elle m'en faisoit sentir les cruels effets en animant la reine contre moi. Un jour que celle-ci m'avoit fort maltraitée et que je pleurois à chaudes larmes dans un coin de la chambre, elle m'aborda. Qu'avez-vous, me dit-elle, qui vous afflige si fort? Je suis au désespoir, lui répondis-je, que la reine ne puisse plus me souffrir; si cela continue j'en mourrai de douleur. Vous êtes bien folle, repartit-elle; si j'avois un aussi aimable amant que vous, je me soucierois bien de la reine; pour moi je ris quand elle me gronde, car autant vaut. Vous ne l'aimez donc pas, lui répliquai je, car quand'on aime quelqu'un, on est sensible sur son sujet. D'ailleurs vous ne pouvez vous plaindre de votre sort; le prince Charles a du mérite et de bonnes qualités; et de quelque côté que vous vous tourniez, la fortune vous rit au lieu que je suis abandonnée de tout le monde et même du roi, qui ne me regarde plus depuis quelque temps. Eh bien, me répondit-elle d'un petit air malin, si vous trouvez le prince Charles si fort à votre gré, troquons d'amans; voici ma bague de promesse, donnez-moi la vôtre. Je pris son raisonnement pour un badinage et lui dis, que mon coeur étant entièrement libre, je voulois bien les lui céder l'un et l'autre. Donnez-moi donc votre bague, continua-t-elle en me la tirant du doigt. Prenez-là, lui dis-je, elle est à votre service. Elle la mit et cacha celle qu'elle avoit reçue de son fiancé, dans un petit coin. Je ne fis aucune réflexion sur tout cela, mais Mdme. de Sonsfeld s'étant aperçue que cette bague manquoit, et ayant pris garde que ma soeur la portoit depuis trois jours, me représenta, que si le roi et le prince s'en apercevoient, j'en aurois du chagrin. Je la lui redemandai, mais elle ne voulut point me la rendre, quelques instances que Mdme. de Sonsfeld et moi lui fissions. Il fallut donc m'adresser à la Ramen, qui le dit à la reine. Elle gronda beaucoup ma soeur, qui reprit sa bague et me rendit la mienne. Elle ne me le pardonna pas. Je n'osois plus lever les yeux, car elle disoit d'abord à la reine que je jouois de la paupière avec le prince.

Nous partîmes de Vousterhausen pour aller à Maqueno, séjour aussi désagréable que celui que nous quittions. Il s'y passa de nouvelles scènes. Les Anglois murmuroient depuis long-temps contre le roi d'Angleterre; ils avoient toujours désiré avec ardeur de me voir établie dans ce royaume. Le prince de Galles commençoit à se faire un parti; il ne pouvoit se consoler de la rupture de son mariage avec moi. Secondé de toute la nation il fit tant de bruit, que le roi pour le contenter résolut de faire encore les avances au roi, mon père; mais ne voulant point s'exposer à un refus, il chargea la cour de Hesse de sonder les intentions de ce prince. Le prince Guillaume dépêcha pour cet effet le colonel Donep à Berlin. Celui-ci arriva à Maqueno en même temps que nous. Je ne sais point les propositions qu'il fit au roi. Je m'imagine que le mariage de mon frère n'y fut point oublié. La première réponse du roi fut si obligeante, que Donep ne douta point de la réussite de sa négociation. Il n'avoit jamais été employé dans les affaires, et étoit ami intime de Grumkow; ne le croyant pas suspect, il lui fit confidence de sa commission. Celui-ci voyant le roi indéterminé, lui parla fortement et lui conseilla de faire plusieurs prétentions que j'ignore, et qu'il savoit d'avance qu'on n'accorderoit pas. Quinze jours se passèrent à débattre cette affaire. Mr. Donep vouloit une réponse positive. Le roi étoit d'une humeur terrible, son irrésolution en étoit cause.

J'étois extrêmement malade pendant ce temps; j'avois un abcès à la gorge, accompagné d'une grosse fièvre. La reine avoit l'inhumanité de me forcer à sortir. Je fus trois jours si mal que je ne pouvois parler ni me tenir debout. On peut bien croire que je faisois une triste figure. L'abcès étant crevé je me trouvai mieux. Le roi nous régala, malgré son humeur chagrine, d'une comédie allemande et du spectacle des danseurs de cordes. Il les fit jouer dans une grande place proche de la maison. Il s'assit à une fenêtre avec la reine; ma soeur, le prince et moi, nous nous plaçâmes dans l'autre croisée. Il avoit l'air fort triste et me conta tout bas, sans que ma soeur s'en aperçût, l'ambassade de Mr. Donep et les inquiétudes où il se trouvoit. Cette nouvelle que j'ignorois entièrement, m'effraya beaucoup. Je le priai instamment de n'en point parler à la reine, qui n'en étoit pas informée, étant persuadée que mes chagrins s'augmenteroient si elle l'apprenoit. Mes précautions furent inutiles; Mr. Donep l'en fit avertir le lendemain. L'air triste et pensif du prince la remplit d'espérance; pour cacher son jeu elle l'accabla de politesses. Dès que je fus dans ma chambre je fis de sérieuses réflexions sur la conduite que je tiendrois, en cas que le roi voulût entrer dans les vues de l'Angleterre. La sincérité et la franchise du prince, qui m'avoit fait part de ce qui étoit sur le tapis, m'avoit donné beaucoup d'estime pour lui. Je ne trouvois rien à redire ni contre sa personne ni contre son caractère. Je ne connoissois point le prince de Galles; je n'avois jamais eu d'inclination pour lui; mon ambition étoit bornée. J'avois pris enfin mon parti. J'étois lasse d'être le jouet de la fortune et bien résolue, si on me laissoit le choix, de m'en tenir à celui que le roi avoit fait pour moi, mais en cas du contraire de ne point changer sans lui faire de fortes représentations.

Nous retournâmes le lendemain de bon matin à Vousterhausen. La reine s'enferma seule avec moi dès que nous fûmes arrivés. Après m'avoir appris ce que Mr. Donep lui avoit fait savoir; aujourd'hui continua-t-elle, votre fichu mariage sera rompu, et je compte que votre sot de prince partira demain, car je ne doute point que, si le roi vous laisse la liberté du choix, vous ne vous déterminiez pour mon neveu. Je veux absolument savoir vos sentimens là-dessus. Je ne vous parle pas ainsi sans raison, m'entendez-vous? D'ailleurs je vous crois le coeur trop bien placé pour balancer un moment. Je restai stupéfiée pendant ce raisonnement, et j'appelai tous les Saints du paradis à mon secours, pour m'inspirer une réponse ambiguë, capable de me tirer d'embarras. Je ne sais si ce furent eux ou mon bon génie que m'inspira. Je pris enfin courage. J'ai été toujours soumise, lui répondis-je, aux ordres de votre Majesté et n'y ai désobéi que contrainte par un pouvoir supérieur. Je n'en ai agi ainsi que pour remettre la paix dans la famille, procurer la liberté à mon frère et pour vous épargner, Madame, mille chagrins que vous endureriez encore. L'inclination n'a été pour rien dans la démarche que j'ai faite, le prince m'étoit inconnu. Mais depuis qu'il en est autrement, qu'il a gagné mon estime et que je ne lui trouve aucun défaut qui puisse lui attirer mon aversion, je me trouverois très-condamnable, si je voulois retirer la parole que je lui ai donnée. La reine m'interrompit; furieuse de ce que je venois de lui dire elle me traita du haut en bas. Malgré toute ma douleur il fallut pourtant me contraindre devant le roi. Ce prince ne me regardoit plus depuis son retour de Prusse, ce qui augmentoit encore mon désespoir. Il fut de très-mauvaise humeur ce jour-là. Le soir le prince vint souper avec nous comme à l'ordinaire. La reine ni ma soeur n'étoient point dans la chambre lorsqu'il entra. Sa physionomie étoit toute changée, elle étoit aussi gaie qu'elle avoit paru triste. Il me dit tout bas: le roi a tout refusé; Donep [** ligne(s) manquante(s) dans l'image]. Je ne fis semblent de rien, mais cette nouvelle me réjouit beaucoup. La reine l'apprit quelques heures après. Elle en eut le coeur outré et son chagrin retomba sur moi, qui en fus la partie souffrante.

Mes noces étant fixées au 20. de Novembre et le roi voulant qu'elles se fissent avec éclat, y avoit invité plusieurs principautés; toute la famille de Bevern, la duchesse de Meiningen, le Margrave, mon beau-père, et le Margrave d'Anspac avec ma soeur. Ces deux derniers arrivèrent les premiers à Vousterhausen. Le roi alla au devant d'eux à cheval et mena ma soeur chez la reine. Nous ne la reconnûmes quasi point, elle avoit été fort belle et ne l'étoit plus; son teint étoit gâté et ses manières fort affectées. Elle avoit repris ma place dans la faveur du roi, mais la reine n'avoit jamais pu la souffrir. Elle fut même piquée des caresses et des distinctions que le roi lui fit, ne pouvant endurer qu'il en fit à d'autres plus qu'à elle; elle fut pourtant obligée de lui faire bonne mine. Mon entrevue fut plus sincère; ma soeur m'avoit toujours aimée et je lui avois rendu le réciproque. Après le souper le roi la conduisit dans sa chambre, qui étoit à côté de la mienne sous le toit. Ses gens n'étant point encore arrivés, le roi me montrant du doigt lui dit: votre soeur pourra vous servir de femme de chambre, car elle n'est bonne qu'à cela. Je crus tomber de mon haut en entendant ces paroles. Le roi se retira un moment après et j'en fis de même. J'avois le coeur si gros que je faillis mourir la nuit. Quel crime avois-je commis, qui pût m'attirer un si cruel traitement en présence de celui que je devois épouser et de toute une cour étrangère? Ma soeur même en fut mortifiée et fit ce qu'elle put pour me consoler. Pour m'humilier davantage, le roi lui donna le lendemain la préséance, qu'elle ne pouvoit prétendre sur moi, étant l'aînée. La reine en fut très-fâchée, mais ses représentations ne firent aucun effet. Pour moi, je n'y fus sensible que parceque c'étoit une suite de ce que le roi m'avoit dit la veille. Ce prince prit à tâche de m'humilier tant que nous restâmes à ce maudit Vousterhausen. Il ne savoit lui-même ce qu'il vouloit. Il y avoit des moments qu'il sentoit de cruels repentirs de m'avoir engagée et d'avoir rompu avec l'Angleterre; dans d'autres instans il étoit plus animé que jamais contre cette cour, mais ces derniers n'étoient pas de durée. Quoiqu'il en soit, toute sa mauvaise humeur retomboit sur moi.

Nous retournâmes enfin le 5. de Novembre à Berlin. La duchesse de Saxe-Meiningen, ma grand-tante, fille de l'électeur Frédrie Guillaume, y arriva deux jours après nous. Cette princesse étoit veuve de son troisième mari, ayant épousé en premières noces le duc de Courlande et s'étant remariée après sa mort au Margrave Christian Ernst de Bareith. Elle avoit trouvé moyen de ruiner totalement les pays de ces deux princes. On dit qu'elle avoit fort aimé à plaire dans sa jeunesse; il y paroissoit encore par ses manières affectées. Elle auroit été excellente actrice pour jouer les rôles de caractère. Sa physionomie rubiconde, et sa taille d'une grosseur si monstrueuse, qu'elle avoit peine à marcher, lui donnoient l'air d'un Bacchus femelle. Elle prenoit soin d'exposer à la vue deux grosses tétasses flasques et ridées, qu'elle fouettoit continuellement avec ses mains pour y attirer l'attention. Quoiqu'elle eût 60 ans passés, elle étoit requinquée comme une jeune personne; coiffée en cheveux marronnés tout remplis de pompons couleur de rose, qui faisoient la nuance claire de son visage, et si couverte de pierres de couleur qu'on l'eut prise pour l'arc-en-ciel. La reine fut obligée par ordre du roi de lui rendre la première visite. Faites vous avertir, me dit-elle, quand je serai de retour, et allez ensuite chez la duchesse. J'obéis ponctuellement à ses ordres. Comme il étoit tard et qu'il y avoit appartement le soir, ma visite ne fut pas longue. Je trouvai la cour commencée en entrant chez la reine, qui étoit occupée à entretenir le monde. Dès qu'elle me vit, elle me demanda d'un ton de colère, pourquoi je venois si tard. J'ai été chez la duchesse, lui répondis-je, comme votre Majesté me l'a ordonné. Comment, reprit-elle, par mon ordre? je ne vous ai jamais commandé de faire des bassesses ni d'oublier votre rang et votre caractère: mais depuis quelque temps vous êtes si accoutumée à faire des lâchetés que celle-ci ne me surprend pas. Cette dure réprimande à la face du public me piqua jusqu'au vif. Je baissai les yeux, et quelque effort que je fisse pour tenir contenance, je ne pus en venir à bout. Tout le monde blâma la reine et me plaignit tout bas. Mdme. de Grumkow, quoique femme d'un fort méchant mari, avoit beaucoup de mérite. Elle s'approcha de moi pour me demander ce qui portoit la reine à me traiter avec tant de dureté. Je levai les épaules sans lui répondre.

Le roi, le Margrave de Bareith, et la cour de Bevern arrivèrent le lendemain. Le Margrave me fut présenté chez la reine, où il me fit des protestations sans fin, comme il n'y avoit plus de six jours jusqu'à celui fixé pour mes noces. Le roi ordonna absolument à la reine d'accorder l'entrée libre chez moi au Margrave et à son fils. Ils n'en profitèrent pas beaucoup, car j'étois toute la journée chez elle, et ne les voyois qu'un moment le soir en présence de beaucoup de monde.

Le 19. je fus surprise de trouver cette princesse toute changée à mon égard. Elle m'accabla de caresses, m'assurant que j'étois le plus cher de ses enfans. Je ne compris rien à son procédé; mais elle se démasqua le soir, me tirant à part dans son cabinet: vous allez être sacrifiée demain, me dit-elle; malgré tous mes efforts je n'ai pu parvenir à retarder votre hymen. J'attends un courrier d'Angleterre et je suis sûre d'avance que le roi, mon frère, se désistera du mariage de votre frère; moyennant quoi le roi ne fera plus de difficultés pour rompre vos engagemens avec le prince héréditaire. Cependant comme j'ignore combien de temps le courrier tardera encore à arriver, et que je ne trouve aucun expédient pour empêcher que vos noces ne se fassent demain, il m'est venu une idée qui peut me mettre l'esprit en repos, et c'est de vous que j'en attends l'exécution. Promettez-moi donc, de n'avoir aucune familiarité avec le prince et de vivre avec lui comme frère et soeur, puisque c'est le seul moyen de dissoudre votre mariage, qui sera nul s'il n'est pas consommé. Le roi survint dans le temps que j'allois lui répondre, et il lui fut impossible de me parler de tout le soir, tant elle fut obsédée.

Le lendemain matin je me rendis en déshabillé dans son appartement. Elle me prit par la main et me conduisit chez le roi pour y faire ma renonciation à l'allodial, coutume établie pour tout pays. J'y trouvai le Margrave et son fils, Grumkow, Poudevel, Toulmeier et Voit, ministre de Bareith. On me lut la formule du serment qui portoit, que je me désistois de mes prétentions sur tous les biens allodiaux, tant que mes frères et leur postérité masculine existeroient, mais qu'en cas de leur mort je rentrerois dans tous mes droits d'héritière présomptive. Le serment fait, on en exigea un second qui me jeta dans une surprise extrême, n'ayant point été prévenue sur ce sujet. C'étoit de renoncer pour jamais à l'héritage de la reine, si elle venoit à décéder sans avoir fait de testament. Je restai immobile. Le roi s'apercevant de mon trouble me dit les larmes aux yeux en m'embrassant: il faut vous soumettre, ma chère fille, à cette dure loi; votre soeur d'Ansbac a passé même condamnation. Dans le fond ce n'est qu'une formalité, car votre mère est toujours maîtresse de faire un testament quand elle voudra. Je lui baisai la main en lui représentant, qu'il m'avoit fait promettre authentiquement d'avoir soin de moi, et que je ne pouvois croire qu'il me traiteroit avec tant de dureté. Il n'est pas temps de faire des difficultés, repliqua-t-il d'un ton de colère; signez de bonne grâce ou je vous ferai signer par force. Il me dit ces derniers mots tout bas. Il fallut donc lui obéir bon gré mal gré. Dès que cette maudite cérémonie fut finie, il me fit beaucoup de caresses, me loua de ma soumission et fut libéral en promesses qu'il n'avoit pas dessein de tenir.

Nous nous mîmes ensuite à table où il me fit asseoir à côté de lui. Il n'y avoit que le prince, mes soeurs et frères, et la duchesse de Bevern. J'étois triste et pensive. Il est naturel de faire des réflexions sur le point de contracter des noeuds qui décident du bonheur ou du malheur de notre vie.