Il sembloit que tous les démons de l'enfer fussent déchaînés contre moi. Le Margrave d'Anspac voulut aussi se mêler de me persécuter. C'étoit un jeune prince fort mal élevé; il vivoit comme chien et chat avec ma soeur, qu'il maltraitroit continuellement. Celle-ci y donnoit quelquefois lieu. Sa cour n'étoit composée que de gens malins et intrigans, qui l'animoient contre celle de Bareith. Ces deux pays sont voisins, et quoique leur intérêt soit d'être amis et d'agir de concert, leur jalousie mutuelle est cause de leur désunion. Le Margrave d'Anspac et sa cour ne pouvoient digérer mon mariage avec le prince héréditaire. On faisoit mille faux rapports de celui-ci à l'autre. Piqué au vif contre nous il nous rendoit de mauvais services auprès de la reine, tournant en mal toutes nos paroles et nos actions. Il étoit secondé par ma soeur Charlotte, qui attisoit le feu tant qu'elle pouvoit. J'étois informée de tout cela, ma soeur cadette m'en ayant avertie, mais je faisois semblant de l'ignorer.

Il se donna encore plusieurs bals à mon honneur et gloire; le reste du temps nous jouions chez la reine. Les princes étoient obligés de passer la soirée avec le roi et d'assister à la tabagie, d'où ils ne revenoient qu'à l'heure du souper.

Le Margrave d'Anspac s'avisa de se mettre sur la friperie du prince héréditaire; il le turlupina sur un sujet très-sensible. J'ai déjà dit que le mère de celui-ci étoit une princesse de Holstein. Elle s'étoit si mal conduite, et avoit fait tant d'extravagances, que le prince son époux, alors encore apanagé, s'étoit vu obligé de la faire enfermer dans une forteresse appartenante au Margrave d'Anspac. Elle étoit le sujet des piquantes railleries que ce prince faisoit à mon époux, qui en témoigna son ressentiment et y répondit fort sensément. Je respecte trop la présence du roi, lui répliqua-t-il, pour répondre sur-le-champ et comme il le faut à de tels propos, mais je saurai prendre ma revanche quand il en sera temps. Mon frère et les princes étoient présens; il firent leur possible pour les raccommoder; mais tout ce qu'ils purent obtenir du prince héréditaire fut, qu'il ne passerait pas outre jusqu'au surlendemain. Je remarquai le soir même beaucoup d'altération sur le visage du prince, mais quelques instances que je lui fisse, il ne voulut point m'en dire la cause. Je l'appris le jour suivant par le Margrave, mon beau-père, qui en avoit été informé par le duc de Bevern. Nous parlâmes tous deux au prince. Je lui fis concevoir que ce différent ne pouvoit avoir que des suites fâcheuses; c'étoit renouveler en premier lieu une vieille catastrophe fort désagréable pour mon père et pour lui; son adversaire étoit son beau-frère, un prince sans héritiers, dont le pays devoit lui retomber après sa mort, ce qui auroit causé en cas d'accident beaucoup de faux jugemens préjudiciables à la gloire du prince. La colère où il étoit l'empêcha d'écouter nos raisons. Le duc de Bevern, qui survint, le sermonna tant, qu'il lui donna sa parole de se tenir tranquille, pourvu que le Margrave d'Anspac lui fit faire des excuses. Tous me conseillèrent de parler à ce dernier et de tâcher de les rapatrier. Tout le jour se passa donc paisiblement. Je pris encore mes mesures le soir avec le duc et la duchesse. J'étois fort triste et inquiète, dans l'appréhension que cette affaire n'allât mal. Ma soeur, qui en étoit informée et nous épioit, me jeta tout-à-coup les bras au cou: je suis au désespoir, me dit-elle, de ce qui s'est passé hier; mon époux est dans son tort; je vous demande pardon pour lui de l'incartade qu'il a faite, je l'en gronderai d'importance. Je suis bien fâchée, lui répondis-je, que vous ayez entendu notre conversation. Soyez persuadée que la dissension de nos époux ne diminuera en rien la tendresse que j'ai pour vous. Je vous demande seulement une grâce, qui est de ne point vous mêler de tout ceci, vous ne ferez que vous attirer du chagrin et vous aigrirez encore plus les esprits. Après bien des représentations elle me le promit. Le Margrave d'Anspac étoit toujours assis à côté de moi. Le soir, dès que nous fumes levés de table et que la reine fut sortie, je l'accostai fort civilement et m'apprêtois à lui parler de l'affaire en question. Ma soeur ne m'en laissa pas le temps et débuta par lui chanter pouille. Il se mit en colère et haussa la voix pour lui répliquer des duretés. Le prince héréditaire, qui en entendit quelques-unes, crut qu'elles s'adressoient à lui; il s'approcha à son tour, lui demandant raison de son procède. Venez, venez, lui dit-il, vuider notre différent, il faut des actions et non des paroles. Le pauvre Margrave resta stupéfié. Allons donc, continua le prince, venez vous battre, ou je vous jette dans la cheminée où vous pourrez griller à votre aise. Cette menace fit tant de peur à son antagoniste, qu'il se prit amèrement à pleurer, ce qui produisit une tragi-comédie. Mon frère et tous ceux qui étoient là firent de grands éclats de rire. Le Margrave, rempli de frayeur, se sauva dans la chambre d'audience de la reine, qui se promenoit gravement sans faire semblant de rien; il s'y cacha derrière un rideau. La duchesse, qui l'avoit suivi, voulut bien lui rendre l'office de nourrice et le consoler, l'assurant que le prince héréditaire ne le tueroit pas. Mais tout cela ne rassura point ce pauvre enfant, qui n'eut le courage de sortir de sa niche que lorsque son antagoniste fut parti. Mon frère, le Margrave mon beau-père et le prince Charles emmenèrent celui-ci. Je les trouvai encore ensemble lorsque je rentrai chez moi. La scène qui venoit de se passer nous fournit matière à plaisanter; le pauvre Margrave d'Anspac n'y fut pas épargné. Le duc de Bevern le reconduisit chez lui, où il exhala sa colère par des vomissemens et une diarrhée, qui pensa l'envoyer à l'autre monde. Cette forte évacuation ayant chassé sa bile et l'ayant remis dans un état plus rassis, il fit des réflexions sérieuses sur le danger qu'il avoit couru. La crainte de la grillade le fit résoudre à faire des avances au prince héréditaire; le duc de Bevern en fut chargé. Le prince héréditaire accepta les excuses du Margrave; la paix se fit et depuis ce temps ils n'ont plus eu de démêlé personnel.

Quelques jours après le roi conféra un régiment d'infanterie à mon frère; il lui rendit son uniforme et son épée. Son domicile fut fixé à Rupin, où étoit son régiment; ses revenus furent augmentés, et quoique fort modiques il pouvoit faire la figure d'un riche particulier. Il fut obligé de partir pour aller à sa garnison. Quoiqu'il fût fort changé à mon égard, cette séparation me fit une peine infinie. Je ne comptois plus le revoir avant mon départ, ce qui me toucha vivement. Il en parut attendri, et le congé fut plus tendre que notre première entrevue. Sa présence m'avoit fait oublier tous mes chagrins; je les ressentis plus fortement après son départ. Du côté de la reine c'étoit toujours la même chanson; elle se contraignoit devant le monde, mais en particulier elle me traitoit d'autant plus cruellement.

Le roi ne me regardoit plus depuis mes noces, et tous ces grands avantages qu'il m'avoit promis s'en alloient en fumée. Il n'y avoit que deux moyens de s'insinuer auprès de lui; l'un étoit de lui fournir de grands hommes, l'autre de lui donner à manger avec une compagnie, composée de ses favoris, et de lui faire boire rasade. Le premier de ces expédiens m'étoit impossible, les grands hommes ne croissant pas comme les champignons, leur rareté même étoit si grande, qu'à peine en trouvoit-on trois dans un pays qui pussent convenir. Il fallut donc choisir le second parti. J'invitai ce prince à dîner. Toutes les principautés en furent. La table étoit de 40 couverts et servie de tout ce qu'il y avoit de plus exquis. Le prince héréditaire fit les honneurs de la vigne. Il n'y eut que lui seul d'hommes qui restât dans son sens. Le roi et le reste des conviés étoient ivres morts. Je ne l'ai jamais vu si gai; il nous mangea de caresses le prince et moi. Mon arrangement lui plut si fort, qu'il voulut rester le soir. Il fit venir la musique et envoya chercher plusieurs dames de la ville. Il commença le bal avec moi et dansa avec toutes les dames, ce qu'il n'avoit jamais fait. Cette fête dura jusqu'à trois heures après minuit.

Ce prince partit le 17. de Décembre pour aller à Nauen, où il avoit fait préparer une magnifique chasse de sanglier. Tous les princes, tant étrangers que du sang, l'y suivirent. Ce petit voyage ne dura que quatre jours et me donna encore de nouveaux chagrins.

Le Margrave d'Anspac ne faisoit que dissimuler son dépit contre le prince depuis leur dernier différent; il cherchoit avec ardeur une occasion de se venger. Il faut rendre justice à qui elle est due. Le prince a de l'esprit et le coeur bon; il est enclin à la colère; ceux qui sont autour de lui sont de vrais suppôts de satan, qui l'ont précipité dans le vice et tâchent encore d'étouffer les bonnes qualités qu'il possède. Il n'avoit que 17 ans, étoit sans expérience et mal conseillé. J'ai déjà dit que pour faire sa cour à la reine il lui servoit d'espion. Elle ne manqua pas de lui demander des nouvelles à son retour de Nauen. Il lui répondit, que celles qu'il savoit étoient très-mauvaises; qu'elle avoit tous les sujets du monde d'être mécontente de mon mariage; que je deviendrois la plus malheureuse personne de l'univers, puisque j'avois un vrai monstre de mari, enseveli dans les plus affreuses débauches, qui passoit les nuits à s'enivrer avec les domestiques et les gueuses du cabaret; qu'il étoit pair et compagnon avec cette racaille, et que la chronique scandaleuse débitoit qu'il y avoit eu une bataille où il avoit reçu des coups. Cette confidence bien loin d'affliger la reine lui fit plaisir. Elle se résolut de s'en donner les violons à mes dépens. Dès que tout le monde se fut assemblé chez elle, elle nous fit asseoir en cercle et tourna adroitement la conversation sur le séjour de Nauen. Sans nommer personne elle se mit sur la friperie du prince qu'elle ne ménagea point et qu'elle turlupina d'une façon sanglante. Je m'aperçus d'abord que c'étoit lui qu'elle apostrophoit, mais je ne comprenois rien à ses discours. Elle parloit de combat, de blessures, choses inconnues pour moi, et elle jetoit des regards malins à ma soeur Charlotte, qui lui répondoit par signes en me regardant. Le Margrave de Bareith étoit sérieux et de mauvaise humeur, et toute la compagnie baissoit les yeux. Le jeu mit fin à cette conversation. Ma soeur d'Anspac, qui avoit beaucoup d'amitié pour moi, voyant mon inquiétude, me mit au fait de l'énigme. Il n'y avoit que cinq semaines que j'étois mariée; j'avois étudié le caractère du prince et lui avois trouvé beaucoup de sentimens et le coeur trop bien placé pour commettre les infamies dont on l'accusoit. Le duc de Bevern m'assura même qu'il n'y avoit pas un mot de vrai, que le prince héréditaire ne l'avoit pas quitté un moment et qu'ils avoient couché porte à porte. Nous conclûmes l'un et l'autre que cette belle fable étoit une invention du Margrave d'Anspac. Le duc se chargea de détromper le roi auquel on avoit fait aussi ce beau rapport, et me pria fort de me mettre au dessus de toutes les railleries de la reine, puisque dans le fond elle ne pouvoit me rendre malheureuse. Le Margrave d'Anspac ou plutôt sa cour avoit fait savoir cette même nouvelle au roi et au Margrave de Bareith. Ce dernier sans rien examiner étoit dans une rage terrible contre son fils; il me ramena le soir dans ma chambre, où il le traita fort durement. Le prince n'eut pas de peine à se justifier; il auroit éclaté contre l'auteur de la fourberie, si nous ne l'en eussions empêché.

Cette aventure fut sue le lendemain de toute la ville. Elle fit beaucoup de déshonneur au Margrave d'Anspac et le rendit odieux. Le roi en fut fort irrité, mais il dissimula de crainte d'aigrir les esprits. La reine en fut penaude et bien fâchée de ne pouvoir trouver prise sur un gendre qu'elle haïssoit cordialement.

Quelques jours après elle me demanda d'un air malin, se je ne m'étois point encore informée de ce qui étoit stipulé pour moi dans mon contrat de mariage. Je suis curieuse de savoir, me dit-elle, les grands avantages que le roi vous a faits et combien vous aurez de revenus. Je ne sais comment Mr. Gidikins (résident d'Angleterre) l'a appris; mais je sais bien qu'il a dit, qu'une femme de chambre de la princesse de Galles avoit de plus gros gages que vous n'auriez de revenus par an. Je vous conseille de prendre vos mesures d'avance, car si vous gueusez après, ce ne sera pas ma faute, du moins ne vous attendez plus à rien de moi. Je n'ai pas fait votre mariage, c'est au roi, en qui vous avez eu tant ce confiance, à avoir soin de vous.

Ce raisonnement ne me pronostiqua rien de bon. Je questionnai le soir même Mr. de Voit sur cet article. Quelle fut ma surprise en apprenant ce détail. Le roi pour tout potage avoit prêté au Margrave un capital de 260 mille écus sans intérêts; on devoit tous les ans, à commencer de l'année 1733, rembourser 25 mille écus de ce capital. Ma dot étoit comme à l'ordinaire de 40 mille écus. En dédommagement de la renonciation que j'avois faite à l'héritage de la reine, il me donnoit 60 mille écus. C'étoient les mêmes accords qui avoient été faits avec ma soeur. De la part du Margrave les revenus annuels du prince et les miens, y compris notre cour, étoient fixes à 14 mille écus, dont il me revenoit 2000. On comptoit encore sur cette somme les étrennes et les présens extraordinaires, ainsi bien compté et rabattu il me restoit 800 écus pour mon entretien. Le roi comptoit pour avantages le régiment qu'il avoit donné au prince, et le service d'argent dont il m'avoit fait présent. Je laisse à juger de mon étonnement. Mr. de Voit me dit, que le roi avoit tout réglé; qu'il avoit cru que c'étoit de mon consentement, sans quoi il m'en auroit avertie plutôt, et qu'il n'y avoit plus de remède, les conventions étant faites et signées.