Après avoir rêvé quelque temps à ma situation présente, je pris le parti de m'adresser à Grumkow. Je l'envoyai chercher le lendemain matin. Mr. de Voit lui expliqua en peu de mots le cas dont il s'agissoit. Grumkow me fit serment de n'avoir point été consulté sur toute cette affaire. Je suis surpris, continua-t-il, de n'en avoir pas été informé, c'est un mal qui n'est plus à réparer. Il faut chercher d'autres expédiens et tâcher d'extorquer une pension au roi; mais avant de lui en parler il faut absolument attendre que le Margrave, votre beau-père, soit parti. Je connois notre Sire, il est tenace comme le diable, quand il s'agit de donner; si je lui en parle à présent, il fera des querelles d'allemand à ce prince pour faire augmenter vos revenus, ce qui causera des brouilleries dont infailliblement vous serez la victime; au lieu que s'il est loin, sa Majesté sera obligée de remédier au tort qu'il vous a fait. Je vous promets mon secours, Madame, et je vous ferai savoir quand il sera temps de lui parler vous-même. Je lui fis beaucoup de remercîmens et lui promis de suivre ses conseils.
La reine s'étoit divertie à mes dépens; elle étoit instruite de toute cette affaire et n'avoit souhaité que je m'en informasse que pour m'humilier. Elle entretenoit sans cesse des mouches autour de mes appartemens; elle fut avertie sur-le-champ de la visite Grumkow et devina tout de suite quel en étoit le sujet. Elle voulut s'en assurer et me tirer les vers du nez. Après m'avoir parlé quelque temps fort amiablement, elle se rabattit sur mon départ. Je suis au désespoir de vous perdre, me dit-elle; j'ai fait mon possible pour reculer le terme de notre séparation. Ce qui m'afflige le plus c'est de vous voir si mal pourvue; je sais tout cela sur le bout du doigt. Le roi vous a cruellement abandonnée; je l'ai prévu, vous n'avez pas voulu me croire. Cependant j'approuve beaucoup que vous ayez parlé à Grumkow, je suis persuadée que s'il le peut il vous rendra service; que vous a-t-il conseillé? J'avoue ma bêtise, je lui contai toute ma conversation avec ce dernier, la conjurant de garder le secret. Je vous le promets, continua-t-elle, je connois trop la conséquence de ce que vous venez de me dire pour en parler. Pour mes péchés elle resta l'après-midi seule avec le roi. Ne sachant comment l'entretenir elle lui découvrit le pot aux roses et lui révéla ce que je lui avois confié. Le roi affecta de me plaindre et d'être touché de mon état, mais dans le fond il fut vivement piqué que je me fusse adressée à elle et à Grumkow. Il étoit soupçonneux; il s'imagina que je faisois des intrigues et voulut m'en punir. A peine eut-il quitté la reine qu'il se fit donner mon contrat de mariage et retrancha quatre mille écus de la somme destinée pour le prince et pour moi.
La reine victorieuse du bon service qu'elle venoit de me rendre me fit appeler au plus vite. Vous n'avez plus besoin, me dit elle lorsque j'entrai, de mêler Grumkow de vos affaires; j'ai parlé au roi, continua-t-elle en m'embrassant, je lui ai conté notre conversation de ce matin, il a paru attendri et m'a promis de vous satisfaire. Peu s'en fallut que je ne devinsse statue de sel comme la femme de Loth. Mon premier mouvement s'exhala en jérémiades et en reproches respectueux sur son indiscrétion. Elle s'en fâcha et me fit taire à force de duretés. Je maudis mille fois mon imprudence; j'en recevois le salaire, je ne pouvois en murmurer. Grumkow m'en fit faire de sanglans reproches par Mr. de Voit et me fit avertir de la belle oeuvre que le roi venoit de faire. Il me fit d'amères plaintes de ce que je l'avois exposé à colère de ce prince, et me fit assurer qu'il ne se mêleroit jamais plus de ce qui me regarderoit. Cette dernière aventure me poussa à bout et me causa un violent chagrin.
Le Margrave, mon beau-père, la cour d'Anspac, de Meinungen et de Bevern partirent dans ces entrefaites. Je regrettai beaucoup cette dernière et surtout la duchesse, pour laquelle j'avois pris une tendre amitié. Elle avoit été confidente de mes peines et m'avoit rendu beaucoup de bons offices.
Le roi retourna à Potsdam, où la reine eut ordre de le joindre avec moi, devant partir de là pour Bareith. L'impatience de m'y trouver me faisoit compter les heures et les minutes. Berlin m'étoit devenu aussi odieux qu'il m'avoit été autrefois cher. Je me flattois, à l'exclusion des richesses, de mener une vie douce et tranquille dans mon nouveau domicile et de commencer une année plus heureuse que celle qui venoit de finir.