[**Passage supprimé par un éditeur, indiqué par deux lignes de tirets]

la suivit ne fut pas moins fertile en événemens. Dès que le comte Manteuffel se vit possesseur du testament du roi, il en tira une copie qu'il remit à Grumkow. Les projets de ce ministre ne se trouvoient remplis qu'à demi, l'original étoit son point de vue. Il ne désespéroit pas qu'en s'y prenant avec adresse, il ne pût l'obtenir avec le temps. La reine commençoit à prendre de l'ascendant sur l'esprit du roi. Elle lui procuroit des recrues pour son régiment, et le roi d'Angleterre lui témoignoit des attentions infinies. La manière froide avec laquelle le roi avoit répondu aux instances que le prince d'Anhalt et Grumkow lui avoient faites pour mon mariage avec le Margrave de Schwed, leur avoit fait connoître que leur faveur tomboit. Plusieurs circonstances les confirmoient dans cette pensée. Le roi ne se montroit plus que rarement en public, il avoit une espèce d'hypocondrie, qui le rendoit mélancolique, il ne voyoit que la reine et ses enfans, et dînoit en particulier avec nous. Pour prévenir leur disgrâce, ils entreprirent de diminuer le crédit de la reine. On peut remarquer par le portrait que j'ai fait du roi, qu'il étoit facile de l'animer, et qu'un de ses défauts principaux étoit son attachement pour l'argent. Grumkow voulut profiter de ces foiblesses. Il fit part de son dessein à Mr. de Kamken, ministre d'état. Mais cet honnête homme en fit avertir la reine. Cette princesse aimoit le jeu, et y avoit fait des pertes considérables, ce qui l'avoit engagée à emprunter secrètement un capital de 30,000 écus. Le roi lui avoit fait présant depuis peu d'une paire de pendeloques de brillants et percées, de très-grand prix. Elle ne les portoit que rarement, les ayant plusieurs fois perdues. Grumkow qui avoit des espions partout, fut bientôt informé du mauvais état de ses affaires, et jugeant que la reine avoit engagé ces pendeloques pour avoir le capital dont je viens de parler, il résolut d'en avertir le roi qu'il connoissoit assez pour savoir d'avance qu'il en seroit vivement piqué. La reine ne manqua pas de prévenir ce prince, et de lui faire voir ses [**texte supprimé par un éditeur, indiqué par des tirets] accusations, qu'on méditoit contre elle. Outrée du mauvais procédé de Grumkow, elle supplia le roi de lui permettre d'en tirer satisfaction. Et sur la réponse qu'il lui fit qu'on ne pouvoit punir personne sans preuve suffisante, elle eut l'imprudance de lui avouer que c'étoit Mr. de Kamken, qui lui avoit donné l'avis. Le roi l'envoya chercher sur le champ. La façon gracieuse dont il le reçut, l'encouragea à soutenir ce qu'il avoit avancé à la reine. Il y ajouta même plusieurs articles très-graves contre Grumkow. Mais n'étant informé de ses projets, que par des conversations qu'il avoit eues avec lui sans témoins, la négative de l'autre prévalut, et celui-ci fut envoyé à Spandau. Cette forteresse qui n'est qu'à 4 lieues de Berlin, fut bientôt après remplie d'illustres prisonniers. Un nommé Trosqui, gentil-homme silésien, venoit d'être arrêté. Cet homme avoit fait le métier d'espion au camp suédois, pendant la campagne de Stralsund. Quoiqu'il eût utilement servi le roi, ce prince ne pouvoit le souffrir, et conservoit une secrète défiance contre lui. On l'accusoit d'avoir joué à Berlin le même rôle, qu'il avoit joué au camp suédois. Ses papiers qui furent saisis, le prouvèrent en quelque manière. Trosqui avoit infiniment d'esprit, et écrivoit très-joliment; ces deux talens lui tenoient lieu de figure. Sa cassette contenoit toutes les anecdotes amoureuses de la cour, dont il avoit fait une satire très-mordante, et quantité de lettres qu'il avoit reçues de plusieurs dames de Berlin, où le roi n'étoit pas ménagé. Celles de Mdme. de Blaspil étoient très-fortes contre ce prince, qu'elle traitoit de tyran et d'horrible Scriblifax. Grumkow, qui fut nommé pour examiner ces papiers, saisit cette occasion pour perdre cette dame. Il lui avoit confié une partie de ses projets, dans l'espérance de l'attirer à son parti, et de se faire donner le testament du roi. Madame de Blaspil qui avoit pénétré ses desseins, l'avoit amusé par de fausses promesses, pour lui arracher ses secrets. N'ayant point de preuves suffisantes contre lui, et le malheur de Kamken étant encore récent, elle n'osa les découvrir au roi, jusqu'à ce qu'elle en pût produire de convainquantes. Grumkow ayant fait lire au roi les lettres qu'elle avoit écrites à Trosqui, et l'ayant fort prévenu contre elle, ce prince l'envoya chercher et après lui avoir dit des choses très-dures il lui fit voir ces fatales lettres. Elle ne se démonta point [**lignes manquantes dans l'image] de sa main et que leur contenu étoit véritable, elle prit occasion de lui reprocher tous ses défauts, ajoutant que malgré tout ce qu'elle avoit écrit contre lui, elle lui étoit plus attachée que tout le reste du monde, étant la seule qui eût la hardiesse de lui parler avec franchise et sincérité. Son discours plein de force et d'esprit fit impression sur le roi. Après avoir rêvé quelque temps, je vous pardonne, lui dit-il, et je vous suis obligé de votre façon d'agir, vous m'avez persuadé que vous êtes ma véritable amie, en me disant mes vérités; oublions l'un et l'autre le passé, et soyons amis. Après quoi lui donnant la main et la conduisant chez la reine, voici, dit-il, une honnête femme, que j'estime infiniment. Madame de Blaspil cependant n'étoit pas tranquille. Elle savoit toutes les circonstances de l'horrible complot que Grumkow et le prince d'Anhalt tramoient contre le roi et mon frère. Elle le voyoit sur le point d'éclore et ne savoit quel parti prendre, trouvant un danger manifeste à parler ou à se taire. Mais il est temps de dévoiler cet affreux mystère. Les vues des deux associés d'iniquité ne tendoient qu'à mettre le Marg. de Schwed sur le trône et de s'emparer entièrement du gouvernement.

La santé du roi ainsi que celle du P. R. se raffermissoit de jour en jour et dissipoit toutes les idées flatteuses qu'ils s'étoient faites sur leur trépas prochain. Ils résolurent d'y remédier. La chose étoit délicate, il n'y alloit pas de moins que de leur vie, et ils n'attendoient qu'une occasion favorable pour exécuter leur infâme dessein. Cette occasion se présenta telle qu'ils pouvoient la souhaiter. Il y avoit depuis quelque temps une bande de danseurs de corde à Berlin, qui jouoit des comédies allemandes sur un théâtre assez joli, dressé au marché neuf. Le roi y prenoit beaucoup de plaisir, et ne manquoit jamais d'y aller. Ils choisirent cet endroit pour en faire la scène de leur détestable tragédie. Il s'agissoit d'y attirer mon frère afin de pouvoir immoler ces deux victimes à leur abominable ambition. On devoit en même temps mettre le feu au théâtre et au château pour détourner tout soupçon d'eux et étrangler le roi et mon frère pendant le désordre que l'incendie ne pouvoit manquer de causer: la maison où on jouoit n'étant que de bois, n'ayant que des issues fort étroites et étant toujours remplie de façon qu'on ne pouvoit s'y remuer; ce qui facilitoit leur dessein. Leur parti étoit si fort qu'ils étoient sûrs de s'emparer de la régence pendant l'absence du Marg. de Schwed qui étoit encore en Italie, l'armée étant à la bienséance du prince d'Anhalt qui la commandoit, et en étoit fort aimé. Il est à présumer que Manteuffel ayant horreur de cette affreuse conspiration la découvrit à Mdme. de Blaspil, et lui nomma le jour auquel elle étoit fixée. Je me ressouviens très-bien...

[**Lignes manquantes dans l'image]

Grumkow le pressèrent beaucoup de mener mon frère à la comédie sous prétexte qu'il falloit dissiper son humeur sombre, et le distraire par les plaisirs. C'étoit le mercredi. Le vendredi suivant étoit choisi pour l'exécution de leur plan. Le roi trouvant leur raisonnement juste, y acquiesça. Mdme. de Blaspil, qui étoit présente et qui savoit leur dessein en frémit. Ne pouvant plus garder le silence, elle intimida la reine, sans pourtant lui dire de quoi il s'agissoit et lui conseilla d'empêcher à quelque prix que ce fût que mon frère ne suivît le roi. Cette princesse connoissant le génie craintif de mon frère, lui donna des peurs paniques du spectacle et l'épouvanta si fort, qu'il pleuroit quand on en parloit. Le vendredi étant enfin arrivé, la reine après m'avoir fait mille caresses m'ordonna d'amuser le roi, afin de lui faire oublier l'heure fixée pour la comédie, ajoutant que si je ne réussissois pas, et que le roi voulût prendre mon frère avec lui, je devois crier et pleurer et l'arrêter s'il étoit possible. Pour me faire plus d'impression, elle me dit qu'il y alloit de ma vie et de celle de mon frère. Je jouai si bien mon personnage, qu'il étoit six heures et demie, sans que le roi s'en fût aperçu. S'en souvenant tout d'un coup, il se leva et prenoit déjà le chemin de la porte, tenant son fils par la main, lorsque celui-ci commença à se débattre, et à pousser des cris terribles. Le roi surpris tenta de le ramener par la douceur, mais voyant qu'il n'y gagnoit rien et que ce pauvre enfant ne vouloit pas le suivre, il voulut le battre. La reine s'y opposa, mais le roi, le prenant sur ses bras, voulut l'emporter de force. Ce fut alors que je me jetai à ses pieds, que j'embrassai en les arrosant de mes larmes. La reine se mit au-devant de la porte, le suppliant de rester ce jour au château. Le roi, étonné de cet étrange procédé, en voulut savoir la cause. La reine ne savoit que lui répondre. Mais ce prince naturellement soupçonneux, conjectura qu'il y avoit quelque conspiration contre lui. Le procès de Trosqui n'étoit point fini: il s'imagina que cette affaire donnoit lieu aux appréhensions de la reine. L'ayant donc extrêmement pressée de lui dire de quoi il s'agissoit, elle se contenta, sans lui nommer Mdme. de Blaspil, de lui répondre, qu'il y alloit de sa vie et de celle de mon frère. Cette dame s'étant rendue le soir chez la reine, jugea qu'après la scène qui venoit de se passer elle ne pouvoit plus se taire. Elle lui découvrit donc tout le complot, la suppliant de lui procurer le lendemain une audience secrète du roi. La reine n'eut pas de peine à l'obtenir. Mdme. de Blaspil ayant découvert à ce prince toutes les particularités dont elle étoit informée, le roi lui demanda, si elle pourroit soutenir en face à Grumkow ce qu'elle venoit d'avancer, à quoi ayant répondu que oui, ce ministre fut appelé. Il avoit pris ses précautions de loin, et n'avoit pas sujet de craindre. Le fiscal général Katch, homme d'obscure naissance, lui devoit sa fortune. Digne de la protection de Grumkow, c'étoit la vive image du juge inique de l'évangile. Il étoit craint et abhorré de tout les honnêtes gens. Outre cela Grumkow avoit grand nombre de créatures dans la justice et dans les dicastères. Il se présenta donc hardiment au roi qui lui fit part de la déposition de Mdme. de Blaspil. Il protesta de son innocence s'écriant qu'on ne pouvoit être ministre fidèle sans être exposé aux persécutions, et qu'il paroissoit assez par les lettres de Madame de Blaspil à Trosqui, que cette dame ne cherchoit qu'à intriguer et à brouiller la cour. Il se jeta aux genoux du roi, le supplia de faire examiner cette affaire à la rigueur et sans ménagement et s'offrit à prouver authentiquement la fausseté des accusations. Le roi fit donc chercher Katch comme Grumkow l'avoit prévu. Malgré toutes ses menées, ce dernier se vit à deux doigts de sa perte. Katch sut la prévenir. Il avoit une dextérité étonnante à dérouter les criminels qui avoient le malheur de l'avoir pour juge. Des questions captieuses et des tours artificieux les confondoient. Madame de Blaspil en fut la victime. Elle ne put donner des preuves évidentes de ses accusations qui furent traitées de calomnie. Katch voyant le roi dans une violente colère, lui proposa de lui faire donner la question. Un reste d'égard pour son sexe et pour son rang la sauvèrent de cette ignominie. Le roi se contenta de l'envoyer le soir même à Spandau où Trosqui fut conduit quelques jours après. Cette dame soutint ce revers avec une fermeté héroïque. On la traita au commencement avec rigueur et dureté. Renfermée dans une chambre grillée, humide, sans lit ni meubles, elle resta trois jours dans cet état, ne recevant absolument que ce qu'il lui falloit pour vivre. Quoique la reine fût enceinte, le roi ne la ménagea pas et lui annonça d'une façon trés-désobligeante le malheur de sa favorite. Elle en fut si vivement touchée, qu'elle fit craindre une fausse couche. Outre l'amitié qu'elle avoit pour Madame des Blaspil, la considération du testament du roi qui étoit resté entre les mains de cette dame, lui causoit de mortelles alarmes. Un incident heureux la tira de peine. Le maréchal de Natzmer, homme d'un mérite infini et d'une probité reconnue, reçut l'ordre de mettre le scellé chez elle. La reine se servit du ministère de son chapelain, nommé Boshart, pour faire savoir au maréchal l'inquiétude où elle se trouvoit, et pour le conjurer de lui remettre le testament du roi. Le chapelain lui détailla le danger que courroit cette princesse, si on trouvoit cette pièce, et s'acquitta si bien de sa commission qu'il l'engagea à satisfaire aux désirs de la reine; ce qui dérangea fort les desseins de Grumkow. On ne trouva rien de suspect parmi les papiers de Madame de Blaspil et on cessa de faire des poursuites ultérieures.

J'ai appris toutes les particularités que je viens d'écrire de la reine ma mère: elles ne sont connues que de très peu de personnes. La reine avoit pris beaucoup de soin de les cacher, et mon frère depuis son avènement à la couronne a fait brûler tous les actes du procès. Madame de Blaspil fut élargie au bout d'un an et sa prison fut changée dans un exil au pays de Clèves. Le roi la revit quelques années après, lui fit beaucoup de politesses et lui pardonna le passé. Après la mort de ce prince le roi mon frère, pour faire plaisir à la reine, la plaça comme gouvernante auprès de mes deux soeurs cadettes et elle exerce cette charge encore actuellement. Cependant toutes ces intrigues arrivées coup sur coup à Berlin lassèrent enfin la patience du roi. Il avoit trop d'esprit pour ne pas remarquer que le prince d'Anhalt et Grumkow n'en étoient pas tout à fait innocents. Il voulut donc mettre fin une bonne fois à toutes ces chipoteries et résolut de marier le Margrave de Schwed. L'étroite alliance où il se trouvoit avec la Russie lui firent jeter les yeux de ce côté-là. Mr. de Martenfeld, son envoyé à Petersbourg, reçut ordre de demander la duchesse de Courlande (depuis impératrice) en mariage pour ce prince. Le Czar se trouva très disposé à entrer dans le vues du roi. Le Margrave de Schwed fut donc rappelé d'Italie où il se trouvoit alors. Dès qu'il fut arrivé à Berlin, le roi lui fit proposer cette alliance. Il lui fit concevoir combien elle étoit avantageuse pour lui et combien elle étoit capable de contenter son ambition. Mais ce prince qui se flattoit encore de m'épouser, refusa tout net de se rendre aux désirs du roi. Comme il avoit 18 ans et qu'il étoit majeur, le roi ne put le contraindre d'obéir, ainsi toute cette affaire en resta là. J'ai oublié de faire mention dans l'année précédente de l'arrivée du Czar Pierre le grand à Berlin. Cette anecdote est assez curieuse pour mériter une place dans ces mémoires. Ce prince qui se plaisoit beaucoup à voyager venoit de Hollande. Il avoit été obligé de s'arrêter au pays de Clèves, la Czarine y ayant fait une fausse couche. Comme il n'aimoit ni le monde, ni les cérémonies, il fit prier le roi de le loger dans une maison de plaisance de la reine qui étoit dans les faubourgs de Berlin. Cette princesse en fut fort fâchée, elle avoit fait bâtir une très-jolie maison qu'elle avoit pris soin d'orner magnifiquement. La galerie de porcelaine qu'on y voyoit étoit superbe, aussi bien que toutes les chambres décorées de glaces, et comme cette maison étoit un vrai bijou, elle en portoit le nom. Le jardin étoit très-joli et bordé par la rivière, ce qui lui donnoit un grand agrément.

La reine pour prévenir les désordres que Mrs. les Russes avoient faits dans tous les autres endroits où ils avoient demeuré, fit démeubler toute la maison et en fit emporter ce qu'il y avoit de plus fragile. Le Czar, son épouse et toute leur cour arrivèrent quelques jours après par eau à Mon-bijou. Le roi et la reine les reçurent au bord de la rivière. Le roi donne la main à la Czarine pour la conduire à terre. Dès que le Czar fut débarqué, il tendit la main au roi et lui dit: je suis bien aise de vous voir, mon frère Frédéric. Il s'approcha ensuite de la reine qu'il voulut embrasser, mais elle le repoussa. La Czarine débuta par baiser la main à la reine, ce qu'elle fit à plusieurs reprises. Elle lui présenta ensuite le duc et la duchesse de Meklenbourg qui les avoient accompagnés et 400 soi-disantes dames qui étoient à sa suite. C'etoient pour la plupart des servantes Allemandes, qui faisoient les fonctions de dames, de femmes de chambre, de cuisinières et de blanchisseuses. Presque toutes ces créatures portoient chacune un enfant richement vêtu sur les bras, et lorsqu'on leur demandoit, si c'etoient les leurs, elles répondoient en faisant des Salamalecs à la Russienne le Czar m'a fait l'honneur de me faire cet enfant. Le reine ne voulut pas saluer ces créatures. La Czarine en revanche traita avec beaucoup de hauteur les princesses du sang, et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine, que le roi obtint d'elle qu'elle les saluât. Je vis toute cette cour le lendemain où le Czar et son épouse vinrent rendre visite à la reine. Cette princesse les reçut aux grands appartemens du château, et alla au devant d'eux jusqu'à la salle des gardes. La reine donna la main à la Czarine, lui laissant la droite et la conduisit dans sa chambre d'audience.

Le roi et le Czar les suivirent. Dès que ce prince me vit, il me reconnut, m'ayant vue cinq ans auparavant. Il me prit entre ses bras et m'écorcha tout le visage à force de me baiser. Je lui donnois des soufflets et me débattois tant que je pouvois, lui disant que je ne voulois point de ces familiarités et qu'il me déshonoroit. Il rit beaucoup de cette idée et s'entretint long-temps avec moi. On m'avoit fait ma leçon; je lui parlai de sa flotte et de ses conquêtes, ce qui le charma si fort qu'il dit plusieurs fois à la Czarine que s'il pouvoit avoir un enfant comme moi, il céderoit volontiers une de ses provinces. La Czarine me fit aussi beaucoup de caresses. La reine et elle se placèrent sous le dais, chacune dans un fauteuil, j'étois à côté de la reine, et les princesses du sang vis-à-vis d'elle.

La Czarine étoit petite et ramassée, fort basanée et n'avoit ni air ni grâce. Il suffisoit de la voir pour deviner sa basse extraction. On l'auroit prise à son affublement pour une comédienne allemande. Son habit avoit été acheté à la friperie. Il étoit à l'antique et fort chargé d'argent et de crasse. Le devant de son corps de jupe étoit orné de pierreries. Le dessein en étoit singulier, c'était un aigle double dont les plumes étaient garnies du plus petit carat et très-mal monté. Elle avoit une douzaine d'ordres et autant de portraits de saints et de reliques attachés tout le long du parement de son habit, de façon, que lorsqu'elle marchoit on auroit cru entendre un mulet: tous ces ordres qui se choquoient l'un l'autre faisant le même bruit.

Le Czar en revanche étoit très-grand et assez bien fait, son visage étoit beau, mais sa physionomie avoit quelque chose de si rude qu'il faisoit peur. Il étoit vêtu à la matelote avec un habit tout uni. La Czarine qui parloit très-mal allemand et qui n'entendoit pas bien ce que la reine lui disoit, fit approcher sa folle, et s'entretint avec elle en Russien. Cette pauvre créature étoit une princesse Galitzin et avoit été réduite à faire ce métier là, pour sauver sa vie. Ayant été mêlée dans une conspiration contre le Czar, on lui avoit donné deux fois le knouti. Je ne sais ce qu'elle disoit à la Czarine, mais cette princesse faisoit de grands éclats de rire.