On se mit enfin à table où le Czar se plaça à côté de la reine. Il est connu que ce prince avoit été empoisonné. Dans sa jeunesse le venin le plus subtil lui étoit tombé sur les nerfs, ce qui étoit cause qu'il prenoit très-souvent des espèces de convulsions, qu'il n'étoit pas en état d'empêcher. Cet accident lui prit à table, il faisoit plusieurs contorsions et comme il tenoit son couteau et qu'il en gesticuloit fort près de la reine, cette princesse eut peur et voulut se lever à diverses reprises. Le Czar la rassura, et la pria de se tranquilliser, parcequ'il ne lui feroit aucun mal: il lui prit en même temps la main qu'il serra avec tant de violence entre les siennes que la reine fut obligée de crier miséricorde, ce qui le fit rire de bon coeur, lui disant qu'elle avoit les os plus délicats que sa Catharine. On avoit tout préparé après souper pour le bal, mais il s'évada dès qu'il se fut levé de table et s'en retourna tout seul et à pied à Mon-bijou. On lui fit voir le jour suivant tout ce qu'il y avoit de remarquable à Berlin, et entr'autres le cabinet de médailles et de statues antiques. Il y en avoit une parmi ces dernières, à ce qu'on m'a dit, qui représentoit une divinité païenne dans une posture fort indécente: on se servoit du temps des anciens Romains de ce simulacre pour parer les chambres nuptiales. On regardoit cette pièce comme très-rare; elle passoit pour être une des plus belles qu'il y ait. Le Czar l'admira beaucoup et ordonna à la Czarine de la baiser. Elle voulut s'en défendre, il se fâcha et lui dit en allemand corrompu: Kop ab, ce qui signifie: je vous ferai décapiter si vous ne m'obéissez. La Czarine eut si peur qu'elle fit tout ce qu'il voulut. Il demanda sans façon cette statue et plusieurs autres au roi qui ne put les lui refuser. Il en fit de même d'un cabinet dont toute la boiserie étoit d'ambre. Ce cabinet étoit unique dans son espèce et avoit coûté des sommes immenses au roi Frédéric premier. Il eut le triste sort d'être conduit à Petersbourg au grand regret de tout le monde.

Cette cour barbare partit enfin deux jours après. La reine se rendit d'abord à Mon-bijou. La désolation de Jérusalem y régnoit; je n'ai jamais rien vu de pareil, tout y étoit tellement ruiné que la reine fut obligée de faire rebâtir presque toute la maison.

Mais j'en reviens à mon sujet dont il y a bien long-temps que je me suis écartée. Mon frère étant entré depuis le mois de Janvier dans sa septième année, le roi trouva à propos de l'ôter des mains de Madame de Roukoul et de lui donner des gouverneurs. Les cabales recommencèrent à ce sujet. La reine vouloit les choisir et les deux favoris prétendoient y placer leurs créatures. Ils réussirent l'un et l'autre. La reine fit agréer au roi le général, depuis maréchal, comte de Finkenstein, très-honnête homme et qui étoit universellement estimé tant pour sa probité que pour sa capacité dans le métier de la guerre, mais dont le petit génie le rendoit incapable de bien élever un jeune prince. Il étoit de ces gens qui s'imaginent avoir beaucoup d'esprit, qui veulent faire les politiques, et qui font en un mot de grands raisonnemens, qui n'aboutissent à rien. Il avoit épousé la soeur de Madame de Blaspil. Cette dame pour son bonheur avoit plus d'esprit que lui et le gouvernoit entièrement. Le prince d'Anhalt plaça le sous-gouverneur. Il se nommoit Kalkstein, et étoit colonel d'un régiment d'infanterie. Ce choix fut digne de celui qui l'avoit fait. Mr. de Kalkstein a un esprit d'intrigue, il a étudié chez les jésuites et a très-bien profité de leurs leçons, il affecte beaucoup de dévotion et même de bigoterie, il ne parle que d'être honnête homme et a su éblouir bien des gens qui l'ont cru tel. Son esprit est souple et insinuant, mais il cache sous tous ces beaux dehors l'âme la plus noire. Par des détails sinistres qu'il faisoit journellement des actions les plus innocentes de mon frère il aigrissoit l'esprit du roi et l'animoit contre lui.

Je le ferai paroître plus d'une fois sur la scène dans ces mémoires. L'éducation de mon frère auroit été très-mauvaise en pareilles mains, si un précepteur que le roi ajouta à ces deux mentors, n'y eut supléé. Il étoit françois et se nommoit Du-hen. C'étoit un garçon d'esprit et de mérite et qui avoit beaucoup de savoir. C'est à lui que mon frère a obligation de ses connoissances et des bons principes qu'il eut tant que ce pauvre garçon fut auprès de lui et conserva de l'ascendant sur son esprit.

Ainsi finit l'année 1718. Je passe à la suivante où je commençai à entrer dans le monde et en même temps à essuyer ses traverses. Le roi resta la plupart de l'hiver à Berlin, il y passoit son temps à aller tous les soirs aux assemblées qui se donnoient en ville. La reine étoit enfermée toute la journée dans la chambre de ce prince, qui le vouloit ainsi, n'ayant pour toute compagnie que mon frère et moi. Nous soupions avec elle et il n'y avoit que Madame Kamken, sa grande gouvernante et Madame de Roukoul. La reine avoit amené la première de ces dames de Hannovre, et quoiqu'elle eût un mérite distingué, cette princesse n'avoit en elle aucune confiance. Elle étoit toujours dans une mélancolie mortelle, et l'on craignoit même pour sa santé, d'autant plus, qu'elle étoit enceinte. Elle accoucha cependant heureusement d'une princesse qui fut nommée Sophie Dorothée. La triste vie qu'elle menoit, contribuoit à cette mélancolie. Elle se trouvoit tout à fait isolée depuis la perte qu'elle avoit faite de sa favorite. Elle avoit vainement cherché quelqu'un qui pût succéder à sa faveur, mais quoiqu'elle eût dans sa cour des dames de beaucoup de mérite, elle ne sentait aucun penchant pour elles. Ce fut ce qui la força contre toute politique d'avoir recours à moi, mais avant que de m'ouvrir son coeur, elle voulut approfondir certains soupçons qu'elle avoit contre la Letti et quelques rapports qu'on lui avoit faits. Un jour que j'étois auprès d'elle à la caresser, elle se mit à badiner avec moi et me demanda, si je n'avois pas envie de me marier bientôt. Je lui répondis que je ne pensois point à cela et que j'étoit trop jeune. Mais s'il le falloit, me dit-elle, qui choisiriez-vous; le Margrave de Schwed ou le duc de Glocestre?

Quoique la Letti me dise toujours, lui repartis-je, que j'épouserai le Marg. de Schwed, je ne puis le souffrir. Il n'aime qu'à faire du mal à tout le monde, ainsi j'aimerois mieux le duc de Glocestre. Mais, me dit la reine, d'où savez-vous que le Margrave est si méchant? De ma bonne nourrice, lui dis-je. Elle me fit encore plusieurs questions pareilles sur le compte de la Letti. Elle me demanda ensuite, s'il n'étoit pas vrai qu'elle m'obligeoit à lui dire tout ce qui se passoit dans la chambre du roi et dans la sienne. J'hésitai, ne sachant que répondre, mais elle me tourna de tant de côtés que je le lui avouai enfin. La peine qu'elle avoit eue à me faire avouer ce dernier article, lui donna bonne opinion de ma discrétion. Elle commença par me faire de fausses confidences, pour savoir si je les redirois, et voyant que je lui avois gardé le secret, elle ne fit plus de difficulté de s'ouvrir à moi. Elle me prit donc un jour en particulier. Je suis contente de vous, me dit-elle, et comme je vois que vous commencez à devenir raisonnable je veux vous traiter comme une grande personne et vous avoir toujours autour de moi. Mais je ne veux plus absolument que vous serviez de rapporteuse à la Letti; si elle vous demande ce qui se passe, dites-lui que vous n'y avez pas fait attention. M'entendez vous? Me promettez-vous de le faire? Je lui dis que oui. Si cela est, me dit-elle, je vous donnerai ma confiance, mais il faut de la discrétion, et en revanche me promettre de vous attacher uniquement à moi. Je lui fis toutes les assurances possibles là-dessus.

Ensuite elle me conta toutes les intrigues du prince d'Anhalt, la disgrâce de Madame de Blaspil, et en un mot tout ce que j'ai écrit sur ce sujet, ajoutant combien elle souhaitoit mon établissement en Angleterre et combien je serois heureuse en épousant son neveu. Je me mis à pleurer lorsqu'elle me dit que sa favorite étoit à Spandau. J'avois beaucoup aimé cette dame et on m'avoit fait accroire qu'elle étoit sur ses terres. Je fis fort ma cour à la reine par cette sensibilité; elle me parla aussi au sujet de la Letti et me demanda s'il n'étoit pas vrai qu'elle voyoit tous les jours le colonel Forcade et un ecclésiastique réfugié françois, nommé Fourneret. Je lui répondis que cela étoit ainsi. En savez-vous la raison, me dit-elle? C'est qu'elle est gagnée par le prince d'Anhalt et qu'il se sert de ces deux créatures pour intriguer avec elle. Je voulus prendre son parti, mais la reine m'imposa silence. Toute jeune que j'étois, je fis bien des réflexions sur tout ce que je venois d'apprendre. Quoique j'eusse pris le parti de la Letti, je remarquai par plusieurs circonstances que ce que la reine m'avoit dit étoit vrai. Je me trouvois fort embarrassée pour me tirer d'affaire le soir, je craignois la Letti comme le feu, elle me battait et me brutalisoit très-souvent.

Dès que je fut dans ma chambre cette fille me demanda à son ordinaire les nouvelles du jour. J'étois assise avec elle sur une estrade de deux marches dans une embrasure de fenêtre. Je lui fis la réponse que la reine m'avoit dictée. Elle ne s'en contenta pas et me fit tant de questions, qu'elle me dérouta. Elle étoit trop raffinée pour ne pas remarquer qu'on m'avoit fait ma leçon, et pour l'apprendre elle me fit toutes les caresses imaginables. Mais voyant qu'elle ne gagnoit rien sur moi par la douceur, elle se mit dans une rage épouvantable, me donna plusieurs tapes sur le bras et me fit dégringoler l'estrade. Mon agilité m'empêcha de me casser ou bras ou jambe; j'en fus quitte pour quelques contusions.

Cette scène fut répétée le lendemain, mais avec beaucoup plus de violence; elle me jeta un chandelier à la tête qui faillit me tuer: tout mon visage étoit en sang, mes cris firent accourir ma bonne Mermann qui m'arracha des pattes de cette mégère, elle lui lava la tête d'importance et la menaça d'avertir la reine de ce qui se passoit, si elle ne vouloit en agir autrement avec moi. La Letti eut peur. Mon visage étoit en capilotade et elle ne savoit comment se tirer d'intrigue, elle fit grande profusion d'eau céphalique qu'on appliqua toute la nuit sur ma pauvre figure et je fis accroire le lendemain à la reine que j'étois tombée.

Tout l'hiver se passa ainsi. Je n'eus plus un jour de repos, et mon pauvre dos étoit régalé tous les jours. En revanche je m'insinuai si bien auprès de la reine qu'elle n'avoit plus rien de caché pour moi. Elle pria le roi de lui permettre de me prendre par tout avec elle. Le roi y consentit avec plaisir et voulut aussi que mon frère le suivit. Nous fîmes notre première sortie au mois de Juin que le roi et la reine allèrent à Charlottenbourg, magnifique maison de plaisance proche de la ville. La Letti ne fut point de ce voyage et Madame de Kamken fut chargée de ma conduite. J'ai déjà dit que cette dame avoit un mérite infini, mais quoiqu'elle eût toujours été dans le grand monde, elle n'en avoit pas contracté les manières; elle pouvoit passer pour une bonne campagnarde remplie de bon sens, mais sans esprit. Elle étoit fort dévote et me faisoit prier Dieu pendant deux ou trois heures de suite, ce qui m'ennuyoit beaucoup; après quoi je répétois mon catéchisme, et apprenois des pseaumes par coeur, mais j'avois tant de distractions que j'étois grondée tous les jours.