Pendant ce temps la Burghaus, accompagnée de son mari, s'était rendue en visite à la cour impériale et y avait commencé des intrigues contre la Margrave. La mèche en fut éventée à Berlin. On s'empressa d'en avertir la Margrave et de toucher aux anciennes relations de la Burghaus et du Margrave. Wilhelmine pourtant n'en peut rien croire encore. Elle a gardé un dernier reste de confiance dans l'ancienne amie qui vient de rentrer à Bareith malade et accablée de dettes. Elle écrit à sa mère que la Burghaus n'a presque plus d'influence qu'elle-même ne la voie que de temps en temps et qu'on ne lui parlât d'aucune affaire. De plus, d'après l'avis des médecins elle est près de la mort: donc plus lieu de la craindre ni de s'inquiéter.

Tranquillisée par cette idée la Margrave quitte Bareith au mois d'août pour se rendre auprès de Frédéric. Le 15 elle le surprend à Potsdam, et leur épanchement mutuel éffaça les dernières traces de rancune. Wilhelmine n'y peut rester que peu de jours, assez long-temps cependant pour laisser cicatriser certaines blessures et adoucir certaines douleurs dont souffrait la femme délicate, si cruellement éprouvée pendant les longues années de sa séparation de sa famille.

À son retour à Bareith au moi de septembre, elle trouve contre toute attente la Burghaus tout à fait rétablie, et plus hautaine, plus insolente que jamais. Impossible de savoir quelles révélations furent faites alors, mais il est certain que par quelque hazard la Margrave eut vent de la conduite de son ancienne amie. Une scène éclata à la suite de laquelle la Burghaus fut bannie du château. Toutefois on voulut bien encore lui assigner comme demeure l'hôtel de l'ambassade nouvellement restauré et ameubli. Une lettre de la comtesse de Podewils à la Burghaus ne nous donne guère d'explication. «Je vous avoue, ma chère, que je suis tombée de mon haut en recevant votre lettre, où vous me dites de la manière que la Margrave vous traite; je savois bien qu'il y avait de la froideur entre vous, mais j'étois bien loin à penser, que S. A. R. poussât les choses à ce point. Mon Dieu, comment est-il possible, que l'on change ainsi? après toutes les promesses, qu'elle vous a faites, après vous avoir engagée à ce mariage auquel vous n'auriez jamais pensé sans elle, peut-elle vous traiter de la sorte? Il me paroit impossible que le fond de son coeur soit changé subitement; il faut absolument qu'il y aie des gens qui la mènent.»

Dans une lettre adressée au prince de Prusse la Margrave s'exprime ainsi;»... et malgré cela elle est mécontente et d'une impertinence terrible envers moi... vous savez le misérable état où elle se trouve, et combien mon bon coeur et mon honneur sont engagés à ne la point abandonner... je mérite tout ce qui m'arrive à présent: j'ai fait la sottise, il faut la boire ... j'ai mangé mon chagrin depuis trois ans, qu'elle est mariée dans l'espérance de la ramener, mais tout cela a été sans fruit; je l'ai fait avertir de mon mécontentement, je lui en ai parlé, elle n'a fait que s'en moquer. Je crois qu'à présent elle repent de n'avoir pas mieux dissimulé; mais j'ai trop de preuves de son mauvais caractère....« Désireux d'obtenir un conseil qu'elle ne peut trouver en elle-même, elle s'ouvre au roi et les extraits suivants de son intéressante lettre du 21 février montrent bien qu'elle se soumet entièrement à Frédéric, qu'elle met en lui toute sa confiance. «Toutes les bontés dont vous m'avez comblée jusqu' à présent m'encouragent, mon très-cher frère, d'entrer avec vous dans des détails que j'ai toujours espéré de pouvoir éviter. Permettez-moi que je vous ouvre mon coeur, et que je vous parle avec confiance et sincérité sur un sujet qui m'a causé depuis quelques années le plus mortel chagrin. Combien de fois ne me suis-je pas reproché l'irrégularité de ma façon d'agir envers vous!... Ma dernière maladie, une mort prochaine, ont augmenté mes réflexions. Un mûr examen sur moi-même m'a convaincue que dans tout le cours de ma vie je n'avais été coupable qu'à l'égard d'un frère que mille raisons devaient me rendre cher, et auquel mon coeur avait été lié depuis ma tendre jeunesse par l'amitié la plus parfaite et la plus indissoluble. Votre générosité vous a fait oublier mes fautes passées, mais ne m'empêche pas d'y penser à toutes les heures du jour. Une compassion mal placée, et une trop grande faiblesse pour une personne que je me croyais entièrement attachée, m'ont fait faillir. Je n'ai d'autre plaidoyer à faire en ma faveur, et si je n'avais une confiance entière en vos bontés, je ne me hasarderais pas à vous supplier de me tirer du labyrinthe où je me suis si ridiculement précipitée.... J'ai fait le fatal mariage de la Burghaus, cause de tant regrets. Elle a perdu tout son bien. Elle se trouve actuellement dans la plus affreuse misère, son mari ne tirant depuis deux ans aucuns revenus de son régiment, et n'ayant rien de lui-même. Le peu que je puis lui donner ne suffit pas à beaucoup près pour l'entretenir hors d'ici. Jugez, mon très-cher frère, si je puis l'abandonner dans l'état où elle est et la renvoyer, pour ainsi dire, à la besace, après l'éclat que j'ai fait. Je laisse ceci à votre décision comme à un frère chéri, à un véritable ami et comme à un juge éclair. Je remets mon honneur et ma réputation entre vos mains. Il n'y a que vous, mon très-cher frère, qui puissiez mettre mon esprit et mon coeur en repos sur ce sujet, en lui rendant ce que son père lui a légué. Elle est résolue, à cette condition, de quitter pour jamais ce pays. Je vous conjure à mains jointes, de m'accorder cette grâce etc....« Cet appel à l'affection et à la générosité de Frédéric ne pouvait manquer d'être entendu. Elle reçoit immédiatement une promesse de secours, et la Margrave respire librement. Il lui écrit le 27 février.

»... Vous pouvez être persuadée que je n'abuserai point de la confiance que vous m'avez témoignée, et que je ferai tout ce qui dépendra de moi pour vous mettre l'esprit en repos sur le sujet de cette ingrate personne. Je ne vous demande que huit jours de temps pour voir quels arrangements je pourrai prendre sur cette matière, et je vous le manderai alors plus en détail; mais vous pouvez compter que vous aurez lieu d'être satisfaite. Les princes sont dans le monde pour faire des ingrats....« Ne trouvez donc pas mauvais, ma chère soeur, que je vous conjure en même temps de penser à votre santé, et d'écarter, pour cet effet, tous les pensées chagrines qui en peuvent retarder l'entière restitution.

Le 2 mars il lui envoie la lettre suivante: «J'ai dit à Podewils d'écrire à la belle-soeur de son neveu que si elle était résolue de quitter Bareith, on lui payerait les intérêts de sa légitime. Je prévois, ma chère soeur, qu'elle a attaché son départ à cette condition, la croyant impossible, et vous verrez qu'elle formera incessamment de nouvelles prétentions.

... Ils ont obtenu un régiment par vos grâces, vous leur avez donné, de plus, un capital que vous appartenait; c'en est, ce me semble, assez et même trop pour des gens de cette espèce. Quel reproche peut-on vous faire? Si après tout le général autrichien mange trois fois plus que son revenu que madame en fasse de même de son côté, ce n'est assurement pas à vous qu'on doit l'imputer, mais au dérangement de leur conduite. Vous pouvez compter que ce que je vous dis est le jugement que porte le public de cette affaire, et je n'ajoute ni ne retranche un mot....« Enfin la Margrave a la joie d'annoncer au roi le départ de la Burghaus. Elle se sent profondément pénétrée des plus vifs sentiments de reconnaissance envers son frère et lui écrit: «Toutes vos lettres me fournissent de nouveaux sujets de reconnaissance, et vous me réduisez à des remercîments réitérés qui ne peuvent que vous ennuyer. Mais vos bontés pour moi, mon très-cher frère, sont des sujets inépuisables, et je puis comparer le sentiment que j'en ai à l'éternité, qu'on ne peut définir.... La Burghauss compte partir d'ici au mois de mai; elle ira à Spa, et de là à Vienne....« Maintenant si nous comparons l'esquisse historique que nous venons d'ébaucher jusqu'ici sur Frédéric et la Margrave, avec le ton des Mémoires nous devons nous poser avec étonnement cette question: «Comment se fait-il que dans la dernière partie de ses Mémoires la Margrave a pu donner à son frère une toute autre physionomie, un caractère si peu aimable et sympathique?

La réponse est facile. Son état maladif, ses chagrins domestiques l'avaient aigrie. L'attitude équivoque de la cour de Bareith, ses intrigues continuelles avec l'Autriche avaient forcé Frédéric à dire à la Margrave ses quatre vérités. Les lettres étaient plus rares, plus courtes et aussi moins ouvertes, le roi ne parlait plus de ses projets à la soeur, autrefois sa confidente. Elle en vint à douter de son frère. Puis aucune membre de sa famille ne vînt la voir durant de longues années, elle devenait pour ainsi dire étrangère à la maison paternelle. Ses Mémoires datent précisément de la période qu'elle était le plus dominée par ces sentiments d'aigreur et de défiance, du temps de la deuxième guerre de Silésie. C'est donc dans ces circonstances qu'il faut chercher la solution de cette apparente énigme psychologique.

Quand, après l'intervention de Frédéric, les anciennes relations cordiales se renouèrent, les lettres les plus affectueuses se suivirent les unes les autres. Frédéric s'inquiète avec tendresse de l'état de la Margrave, et Wilhelmine est pleine de soucis pour la santé de son frère. Chaque événement, quel qu'il soit leur paraît digne d'attention. On reste surpris de voir le Grand Roi dont la vie a été si surmenée entretenir une correspondance suivie avec sa soeur favorite. Pour elle il sait toujours trouver un moment, et ses lettres approfondissant le plus souvent les plus grandes questions n'offrent jamais un exemple de platitude, ne sont jamais dépourvues d'esprit.

Il faut convenir que la Margrave était bien à la hauteur de son frère; rien ne lui était étranger: elle avait touché à toutes les connaissances qui sont du domaine de l'esprit humain. Nous en citerons le jugement de Frédéric lui-même. Dans une lettre, datée du 7 octobre 1747 il en rend l'éloquent témoignage qui voici: