«... Je vous demande pardon, ma chère soeur, de ce que je mêle tant de morale dans mes lettres; c'est vous qui me séduisez. Vous avez toute sorte d'esprits, toute sorte de talents et toute sorte de connaissances, on peut vous parler coiffure, guerre, politique et vous entretenir de la plus sublime philosophie jusqu' aux romans les plus frivoles, sans qu'aucune de ces matières ne vous soit étrangère. Je devrais vous parler davantage de mon amitié, mais elle vous est connue, et je ne veux pas vous ennuyer de ce qui fait le bonheur de ma vie....»

S'il n'en avoit pas été ainsi, croit-on qu'il pu naître une amitié si intime entre la Margrave et Voltaire? Ce dernier, cédant enfin aux instances de Frédéric, avoit accepté une fonction fixe dans la suite du roi. Après une séparation de sept ans Voltaire et la Margrave se rencontrèrent de nouveau à Berlin le 8 août, quand Wilhelmine rendit visite à son frère. Pendant trois mois leurs rapports journaliers--car la Margrave ne retourna à Bareith qu'au mois de novembre--firent revivre les relations amicales d'autrefois et les amenèrent à cette amitié aussi profonde qu'inaltérable, devenue célèbre à jamais. Ces jours de bonheur s'écoulèrent en partie à Berlin, en partie à Potsdam. C'était là que Frédéric avait créé son «Tusculum», Sans-souci, qu'il appelait «l'Abbaye», dont il était le «supérieur.» Les membres de ce «couvent moitié militaire, moitié littéraire», comme le caractérisait Frédéric lui-même parfois s'appelèrent «les frères monastiques» ou tout simplement «les frères.» Les membres du dehors avaient le titre de «diacres.» Leur communauté intellectuelle et morale s'appelait «l'Eglise.» Là on déclarait saint tout ce qui était condamné impie à Rome. Wilhelmine en était l'abbesse, et elle se sentait vraiment rajeunie en compagnie des hommes tels que Maupertuis, Jordan, Algarotti, Kayserlinck etc.--Mais surtout elle se lia d'étroite amitié avec Voltaire, et quand le 26 novembre elle quitta Berlin le coeur attristé, ce ne fut pas sans échanger avec Voltaire la promesse d'entretenir une active correspondance.

Nous la reproduisons suivant en partie.

Voltaire à la Margrave.

«... les grandes passions mènent loin, et j'aurais eu l'honneur de suivre l'auguste soeur d'un héros à Bareith, si le plaisir de vivre auprès de ce héros même, ne me retenait encore à ses pieds. Votre Altesse Royale le sait, j'aurais dû partir le 15 décembre pour la France, mais pourrait-on avoir une autre patrie que celle de Frédéric le Grand?

Mon unique chagrin est que votre Altesse Royale l'ait quittée, et seules les nouvelles de votre santé me donnent quelque consolation. On dit que votre santé se soit améliorée, que vous ayez bien supporté les fatigues du voyage!... Qu'aurait donc à désirer dans ce monde votre Altesse Royale si votre constitution et votre santé égalaient votre âme et votre beauté?»

Presque le même jour la Margrave prend aussi la plume: Je vous ai promis, monsieur, de vous écrire, et je vous tiens parole. J'espère que notre correspondance ne sera pas aussi maigre que nos deux individus, et que vous me donnerez souvent sujet de vous répondre. Je ne vous parlerai point de mes regrets; ce serait les renouveler. Je suis sans cesse transportée dans votre abbaye, et vous jugez bien que celui qui en est abbé m'occupe toujours.... Nos entretiens me semblent comme la musique chinoise, où il y a de longues pauses qui finissent par des tons discordans. Je crains que ma lettre ne s'en ressente: tant mieux pour vous, monsieur; il faut des momens d'ennui dans la vie pour faire valoir d'autant plus ceux qui font plaisir. Après la lecture de cette lettre, les petits soupers vous paraîtront bien plus agréables. Pensez-y quelquefois à moi, je vous en prie, et soyez persuadé etc.

Elle écrit le 25 décembre la lettre intéressante que voici:» Soeur Guillemette à frère Voltaire, salut; car je me compte parmi les heureux habitans de votre abbaye, quoique je n'y sois plus, et je compte très-fort, si Dieu me donne bonne vie et longue, d'y aller reprendre ma place un jour. J'ai reçu votre consolante épître. Je vous jure mon grand juron, monsieur, qu'elle m'a infiniment plus édifiée que celle de saint Paul à la dame élue. Celui-ci me causait un certain assoupissement qui valait l'opium, et m'empêchait d'en apercevoir les beautés. La vôtre a fait un effet contraire; elle m'a tirée de ma léthargie, et a remis en mouvement mes esprits vitaux. Quoique vous ayez remis votre voyage de Paris, j'espère que vous me tiendrez parole, et que vous viendrez me voir ici. Apollon vint jadis se familiariser avec les mortels, et ne dédaigna pas de se faire pasteur pour les instruire. Faites-en de même, monsieur; vous ne pouvez suivre de meilleur modèle.... J'aime mieux penser aux beaux esprits de Potsdam, à son abbé et à ses moines. Ressouvenez-vous quelquefois, en revanche, des absens; et comptez toujours sur moi comme sur une véritable amie.

Le 23 janvier la Margrave écrit:... «Je crois que votre séjour en Allemagne inspire dans tous les coeurs la fureur de réciter des vers. La cour de Wurtemberg revient exprès ici pour histrioner avec nous. Le sensé Vriot nous a choisi, selon moi, la plus détestable pièce de théâtre qu'il y ait pour la versification! c'est Oreste et Pylade, de Lamotte. J'admire les différentes façons de penser qu'il y a dans le monde. Vous excluez les femmes de vos tragédies de Potsdam, et nous voudrions, si nous avions un Voltaire, retrancher les hommes de celles que nous jouons ici. N'y aurait-il pas moyen que vous puissiez nous accomoder une de vos pièces, et y donner les deux principaux rôles aux femmes? Le duc et ma fille jouent fort joliment; mais c'est tout.... Venez bientôt nous voir dans notre couvent; c'est tout ce que nous souhaitons. Saluez tous les frères qui se souviennent encore de moi, et soyez persuadé que l'abbesse de Bareith ne désire rien tant que de pouvoir convaincre frère Voltaire de sa parfaite estime.»

De la même le 20 avril: «La pénitence que vous vous imposez a achevé de fléchir mon courroux. Je n'avais pu encore oublier votre indifférence. Il ne fallait pas moins qu'un pélerinage à Notre-Dame de Bareith pour effacer votre péché. Frère Voltaire sera pardonné à ce prix. Il le sera le bienvenu ici, et y trouvera des amis empressés à l'obliger et à lui témoigner leur estime. Je doute encore de l'accomplissement de vos promesses. Le climat d'Allemagne a-t-il pu en si peu de temps réformer la légèreté française?...»