De la même le 12 Juin: «... Vous me flattez toujours par la promesse de venir faire un tour ici, et lorsque je m'attends à vous voir, mes espérances s'évanouissement.... J'ai écrit au roi ce que vous me mandez sur son sujet. Il est difficile de la connaître sans l'aimer, et sans l'attacher à lui. Il est du nombre de ces phénomènes qui ne paraissent tout au plus qu'une fois dans un siècle. Vous connaissez mes sentimens pour ce cher frère; ainsi je tranche court sur ce sujet.... Je partage mon temps entre mon corps et mon esprit: il faut bien soutenir l'un pour conserver l'autre, car je m'aperçois de plus en plus que nous ne pensons n'agissons que selon que notre machine est montée....»

De la même le 1 novembre: «Il faudrait avoir plus d'esprit et de délicatesse que je n'avai pour louer dignement l'ouvrage que j'ai reçu de votre part. On doit s'attendre à tout le frère Voltaire. Ce qu'il fait de beau ne surprend plus, l'admiration depuis long-temps à succédé à la surprise. Votre poëme sur la Loi naturelle m'a enchantée. Tout s'y trouve: la nouveauté du sujet, l'élévation des pensées et la beauté de la versification. Oserai-je dire? il n'y manque qu'une chose pour le rendre parfait. Le sujet exige plus d'étendue que vous ne lui en avez donné. La première proposition demande surtout une plus ample démonstration. Permettez que je m'instruise, et que je vous fasse part de mes doutes. Dieu, dites vous, a donné à tous les hommes la justice et la conscience pour les avertir, comme il leur a donné ce qui leur est nécessaire. Dieu ayant donné à l'homme la justice et la conscience, ces deux vertus sont innées dans l'homme, et deviennent un attribut de son être. Il s'ensuite de toute nécessité que l'homme doit agir en conséquence, et qu'il ne saurait être ni injuste ni sans remords, ne pouvant combattre un instinct attaché à son essence. L'expérience prouve le contraire. Si la justice était un attribut de notre être, la chicane serait bannie; les avocats mourraient de faim.... Les vertus ne sont qu'accidentelles et relatives à la société. L'amour-propre a donné le jour à la justice.... Le trouble ne peut qu'enfanter la peine; la tranquillité est mère du plaisir. Je me suis fait une étude particulière d'approfondir le coeur humain. Je juge, par ce que je vois, de ce qui à été. Mais je m'enfonce trop dans cette matière, et pourrais bien, comme Icare, me voir précipiter du haut des cieux. J'attends vos décisions avec impatience; je les regarderai comme des oracles. Conduisez-moi dans le chemin de la vérité, et soyez persuadé qu'il n'y en à point de plus évidente que le désir que j'ai de vous prouver que je suis votre sincère amie.

Auguste 1757. Madame, mon coeur est touché plus que jamais de la bonté et de la confiance que votre altesse royale daigne me témoigner. Comment ne serais-je pas attendri avec transport? Je vois que c'est uniquement votre belle âme qui vous rend malheureuse. Je me sens né pour être attaché avec idolâtrie à des esprits supérieurs et sensibles qui pensent comme vous. Vous savez combien dans le fond j'ai toujours été attaché au roi votre frère. Plus ma vieillesse est tranquille, plus j'ai renoncé à tout, plus je me suis fait une patrie de la retraite, et plus je suis dévoué à ce roi philosophe. Je ne lui écris rien que je ne pense du fond de mon coeur, rien que je ne croie très-vrai; et si ma lettre paraît convenable à votre altesse royale, je la supplie de la protéger auprès de lui comme les précédentes.»

De la Margrave le 19 auguste: «On ne connaît ses amis que dans le malheur. La lettre que vous m'avez écrite, fait bien honneur à votre façon de penser. Je ne saurais vous témoigner combien je suis sensible à votre procédé. Le roi l'est autant que moi. Vous trouverez ci-joint un billet qu'il m'a ordonné de vous remettre. Ce grand homme est toujours le même. Il soutient ses infortunes avec un courage et une fermeté dignes de lui.... Je ne puis vous en dire davantage; mon âme est si troublée que je ne sais ce que je fais. Mais quoi qu'il puisse arriver, soyez persuadé que je suis plus que jamais votre amie.»

De la même le 12 septembre: «Votre lettre m'a sensiblement touchée.... Je ne me suis jamais piquée d'être philosophe. J'ai fait mes efforts pour le devenir. Le peu de progrès que j'ai fait m'a appris à mépriser les grandeurs et les richesses; mais je n'ai rien trouvé dans la philosophie qui puisse guérir les plaies du coeur, que le moyen de s'affranchir de ses maux en cessant de vivre. L'état où je suis est pire que la mort. Je vois le plus grand homme du siècle, mon frère, mon ami, réduit à la plus affreuse extrémité. Je vois ma famille entière exposée aux dangers et aux périls; ma patrie déchirée par d'impitoyables ennemis; le pays où je suis, peut-être menacé de pareils malheurs. Plût au ciel que je fusse chargée toute seule des maux que je viens de vous décrire! je les souffrirais et avec fermeté. Pardonnez-moi ce détail. Vous m'engagez, par la part que vous prenez à ce qui me regarde, de vous ouvrir mon coeur. Hélas! l'espoir en est presque banni....»

De la même le 16 octobre; «Accablée par les maux de l'esprit et du corps, je ne puis vous écrire qu'une petite lettre. Vous en trouverez une ci-jointe qui vous récompensera au centuple de ma brièveté. Notre situation est toujours la même. Un tombeau fait notre point de vue. Quoique tout semble perdu, il nous reste des choses qu'on ne pourra nous enlever: c'est la fermeté et les sentimens du coeur....»

De la même le 27 décembre: «Si mon corps voulait se prêter aux insinuations de mon esprit, vous recevriez toutes les postes de mes nouvelles. Je suis, me direz-vous, aussi cacochyme que vous, et cependant j'écris. A cela je vous réponds qu'il n'y a qu'un Voltaire dans le monde, et qu'il ne doit pas juger d'autrui par lui-même. Voila bien du bavardage....»

Ces exemples prouvent surabondamment quelle étroite et intime amitié liait la Margrave et Voltaire. De plus elles témoignent de la vie contente et heureuse que la femme auguste menait après avoir vaincu le profond chagrin de sa vie conjugale. Frédéric l'aime tendrement, il l'adore même, c'est elle seule qu'il fait lire au fond de son âme, et il se montre vraiment ingénieux pour multiplier les témoignages de son affection. L'amitié de Voltaire survit même à la mort de la Margrave; jamais la moindre dissonance ne troubla leurs relations.

Wilhelmine était l'intermédiaire, quand Voltaire par ses insolences tomba en disgrâce et avait dut quitter Berlin. C'est par ses mains que passa la rare correspondance de Voltaire avec le roi jusqu' à ce qu'elle eut réussi à rétablir entre eux des rapports directs.

Malheureusement la santé de la Margrave allait en déclinant. Un séjour au midi de la France et en Italie n'avait pas eu le succès attendu et espéré. De plus les événements parurent s'accorder pour mettre le trouble dans son âme.