Et le lendemain il restait comme la veille à suivre des yeux sa femme qui, sans jamais se lasser non plus, soulevait à pleins bras les lourdes pièces d'étoffes, pour les dérouler sur la table et couper plusieurs vêtements à la fois.
Avec le beau temps l'envie du balcon d'en face le reprenait. Il bougonnait contre ceux qui avaient la chance de le posséder et qui n'en jouissaient pas. En effet, jamais personne n'y venait à ce balcon, ainsi que l'avait prédit Bouledogue. Il ne servait qu'à battre des tapis, et déjà de larges taches grises apparaissaient sur ses barreaux tournés et sur la blancheur de ses pierres.
Pour décider le patron à sortir, Mme Dalignac prit le parti de m'envoyer chaque jour au Luxembourg avec lui. Il était de mauvaise humeur tout le long du chemin, et nous n'étions pas encore arrivés au jardin qu'il me rappelait déjà l'heure du retour. Il ne croyait pas à sa guérison et il me blâmait d'obéir à sa femme. Aussi, après avoir placé sa chaise tout près de la sortie, il affectait d'oublier ma présence, et dépliait vite son journal qu'il mettait entre nous deux. Cependant il ne le lisait guère, il regardait surtout les belles promeneuses, et quand l'une d'elles offrait quelque ressemblance avec Mme Dalignac il redevenait aimable avec moi en attirant mon attention:
—Dites, petite Marie-Claire, regardez un peu celle-ci. Elle lui ressemble, hein! Mais tout de même, elle n'est pas aussi bien faite.
C'était vrai, presque toujours, car il était difficile d'être aussi bien faite que Mme Dalignac.
Après une semaine de grognements et de révoltes, il prit goût au jardin.
La terrasse toute brûlante de chaleur l'attirait plus que l'ombre et la fraîcheur des arbres, et lorsqu'il rencontrait un banc de pierre placé en plein soleil, il s'y asseyait largement et le touchait aussi des mains comme pour en prendre toute la tiédeur.
La pépinière et le bois avaient bien changé depuis la Noël. Les pigeons tout habillés de neuf s'y promenaient maintenant deux par deux, et les moineaux tout occupés de leur nid oubliaient de se disputer pour voler vers tous les brins de duvet qui passaient dans l'air.
Gabielle qui ne pouvait plus faire sa journée complète venait parfois nous rejoindre. Elle tournait le dos aux passants et se tenait raide sur le banc, comme si elle voulait dissimuler sa grossesse aux merles qui couraient tout inquiets à travers la pelouse.
Jacques aussi venait nous rejoindre. A l'encontre de Gabielle, il se tenait sur le banc comme un bossu, et n'essayait même pas de réprimer le tremblement nerveux qui lui écartait brusquement les coudes du corps et le secouait profondément.