Mme Dalignac essayait de lui faire prendre patience. Mais Bouledogue était incapable d'avoir de la patience; elle jurait comme un homme et maudissait le monde entier. De plus, elle ne pouvait pas dire assez combien les femmes de la fabrique s'étaient moquées de ses mains fines, en lui voyant toucher les boîtes de fer-blanc qui lui écorchaient les paumes et lui cassaient les ongles.
A l'écouter, une grande appréhension nous venait de la prochaine morte-saison, et chacune de nous disait tout haut son espoir d'éviter la fabrique.
Seule Bergeounette se moquait de cela, comme elle se moquait de tout le reste. Elle réussissait même à calmer Bouledogue en attirant adroitement son attention sur des soirées dansantes que des petites sociétés d'ouvriers donnaient, ici ou là, dans le quartier de Plaisance. Bouledogue aimait la danse par-dessus tout. Sa voix devenait tout autre pour s'informer de la date exacte et du lieu où devait se donner le bal.
Son amour de la danse l'obligeait à faire toutes sortes de mensonges à sa grand'mère à qui elle n'osait l'avouer.
Elle avait heureusement une cousine de son âge qui partageait son goût. En s'entendant à l'avance, elles trompaient la grand'mère et se rendaient libres.
Pendant l'été, elles allaient jusqu'à Robinson, mais c'était loin, et le train qui devait les ramener ne leur laissait qu'une heure de répit. Aussi elles ne perdaient pas une minute, elles couraient d'une traite de la gare à la salle de bal. Et là, sans s'occuper des garçons en quête de danseuses, elles s'enlaçaient et dansaient avec l'angoisse constante de manquer le train du retour.
L'hiver, elles allaient au bal Bullier, mais si elles n'avaient plus le souci du voyage, elles craignaient d'être reconnues et dénoncées. Bouledogue en avait une crainte si intense qu'elle croisait parfois ses deux mains sur sa tête en disant:
—Si grand'mère apprend un jour que je vais à ce bal, elle en mourra de honte.
Cela ne l'empêchait pas de prétexter, le dimanche suivant, une promenade au jardin du Luxembourg où elle n'entrait jamais.
Il arrivait que la grand'mère désirait aussi se promener au jardin, mais comme elle était vite lasse, les jeunes filles l'installaient sur une chaise et s'éloignaient rapidement derrière son dos.