Pío ne sait pas qu’on se console de beaucoup de choses…
Il est parti… Marthe m’a trouvée dans le salon, les joues couvertes de larmes…
— Tu l’épouses ? me demanda-t-elle avec une affectueuse curiosité.
Je fis : Oui, de la tête, et c’est seulement à cette minute que je me rendis compte que j’aimais, de toute mon âme et de tout mon cœur.
Nous voici partis pour l’estancia… les grands wagons s’emplissent peu à peu, nous quittons Buenos-Aires et ses faubourgs semés de maisons construites en bois, en boîtes de conserves ou en bidons à pétrole… Le train roule sans se hâter, parcouru d’un bout à l’autre par des contrôleurs, des marchands de journaux et de cigarettes, ou par des voyageurs qui se rendent visite et vont au restaurant.
Nous traversons une zone de verdure, des jardins ; quelques villas aux stores hermétiques sont semées au hasard dans des touffes d’eucalyptus et de magnolias, puis c’est la plaine. Pendant des heures nous allons voir seulement de l’herbe roussie, des broussailles séchées, des bœufs accablés par le soleil et un horizon net et lointain, sans une ondulation, sans une vague… Je lis, balancée par le mouvement du train, puis c’est le déjeuner, puis encore la lecture, le dîner arrive… et les lits faits, le sommeil.
La monotonie du voyage nous a engourdies,… et nous n’avons pu échanger dix paroles…
Me voici habillée, et je commence à guetter les stations. Elles sont visibles de loin, les gares auxquelles le train s’arrête, essoufflé, pour vomir mille paquets informes et mille caisses biscornues…
Il n’y a pas de maisons à l’horizon, trois vaches meuglent tristement près d’une gare grande comme une guérite, et je vois des hommes faire glisser du fourgon un piano à queue… Le phonographe, le pianola voisinent avec la guitare, les cartons à chapeaux, et les sacs de graines ou de pommes de terre…