Enfin ! c’est la station désirée : « Dos Ombuës… » Pío doit nous attendre…
Marthe est fatiguée de ce long voyage, elle soupire après un vrai lit, un lit posé sur un plancher immobile, et c’est elle qui descend du train la première…
Pío est là, botté, coiffé d’un petit chapeau de feutre, dans sa tenue de fermier. Son beau visage espagnol, long et brun, est un peu anxieux. Pourquoi ? N’a-t-il pas vu dans mes yeux que son absence m’a été cruelle, que je n’ai pensé qu’à cette heure qui nous réunit, et que j’accepte avec joie ma destinée… Ma destinée, vous avez des yeux bien sombres et un teint bien obscur !…
Un petit break haut sur roues, nous emporte dans la campagne plate, cahotant sur des chemins mal tracés, et des mouches bourdonnent à nos oreilles, ma pauvre Marthe s’efforce de sourire, Pío est heureux, et d’un geste d’orgueil, il me montre la plaine verte où des tiges pressées font un tapis d’émeraude.
— C’est du blé, me dit-il.
Du blé ! à perte de vue, jusqu’où le regard peut atteindre, jusqu’où le galop d’un cheval peut porter un homme, et plus loin, plus loin encore : c’est du blé ! Quel grenier d’abondance ! quelle terre bénie ! Une émotion profonde me saisit, je pense à toute une humanité affamée par les villes, et rassasiée par le produit de ce sol généreux… Des hommes vivent en le faisant croître, ce blé, d’autres en vivront lorsqu’il sera abattu… Pío devine mes pensées et baise ma main en silence.
Nous approchons de la maison. Voici les arbres qui ont donné leur nom à la station, « Deux Ombuës », leurs racines se tordent hors de la terre brune comme de gros serpents, leurs troncs creux sont pleins d’eau et d’insectes, et leurs feuilles épaisses défient le plus ardent soleil. On dirait deux géants infirmes.
— Les beaux arbres ! dit Marthe émerveillée.
— Oui, lui répond Pío, ils sont beaux, mais leurs racines qui vont chercher l’humidité à d’énormes distances, sont nuisibles à la culture, elles sont si résistantes que le soc des charrues s’y brise, rien ne pousse à l’ombre opaque de l’ombú et nos paysans n’osent pas attacher leur cheval à ses branches, persuadés que cette ombre froide est mortelle à qui y demeure un moment. Les graines d’ombú sont dédaignées des oiseaux, et les feuilles en sont si amères que même la sauterelle renonce à s’y attaquer ! Vous voyez que l’arbre traditionnel de la Pampa ne vaut que par les légendes qui s’y attachent et c’est pour le seul plaisir des yeux que j’ai gardé ces encombrantes merveilles !
Pendant que Pío parlait, nous sommes entrés dans une avenue bordée d’eucalyptus immenses qui laissent pendre de leurs troncs pâles des lanières d’écorce, enfin nous distinguons la maison !… Elle surgit d’un buisson de roses, et sur le seuil, souriante, un rayon de soleil dorant ses cheveux blancs, la mère de Pío me tend les bras…