— Ma fille !

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Nous sommes installées. Des voitures pareilles à celle qui nous a amenées ont déposé sur le seuil fleuri les amis qui résident à l’estancia… Ils avaient voulu laisser Madame Valdez et Pío m’accueillir seuls…

Je suis assaillie par un déluge de félicitations et de souhaits, c’est une animation sans pareille, et je m’embrouille dans les noms de mes futurs cousins et cousines. Marthe, reposée, n’est pas la moins agitée, sa froideur de Parisienne bien élevée a fondu peu à peu, et la voici semblable aux exubérantes jeunes femmes qui se passionnent pour l’amour de leurs amies comme si c’était leur amour à elles !

Le dîner réunit une vingtaine de personnes autour de la grande table que préside Mme Valdez, « Mamita », petite mère, comme l’appelle Pío, comme elle désire que je l’appelle. On apporte le traditionnel « puchero », qui est un pot au feu peu différent du nôtre, puis tant de viandes, tant de légumes que nos estomacs français renoncent à suivre même de loin l’exemple que nous donnent les appétits argentins.

— Croiriez-vous, raconte Mamita, indignée, que Pío, craignant que les « péons » se rendent malades avec trop de viande, a voulu leur faire manger des légumes et des pâtes, et que ces nigauds ont déclaré que ce régime était destiné à les faire mourir de faim et de faiblesse ! Ils ne veulent que leur « asado » et leur « puchero », hors de cela, ils ne connaissent rien !

— N’en dites pas trop de mal, Mamita, répond Pío. Ces braves gens, sachant que ma « novia » est arrivée, ont organisé pour samedi soir une danse et des improvisations sur la guitare. Ils veulent se montrer à elle à leur avantage…

— C’est très bien, cela, dit Carmen, mais pour aujourd’hui, prenons pitié de la fatigue de nos voyageuses, et contentons-nous d’aller nous asseoir dans le jardin, sous la lune… la nuit est si belle !

Le dîner achevé, nous sortîmes. Je pris le bras de Pío et il me conduisit un peu à l’écart vers un banc, près d’un parterre de lys qui répandait sans mesure son parfum épais et sucré… Nous restâmes longtemps sans parler, de temps en temps s’élevait le cri liquide et émouvant d’un crapaud, le pépiement léger d’un oiseau réveillé ; des insectes et de petites chauves-souris passaient dans les rayons de la lune… L’aboiement d’un chien me fit tressaillir…

— N’ayez pas peur, murmura Pío, nos campagnes sont sûres… et je vous garde !