Je n’ai pas peur, mais je tremble…

— Cette journée a été si pleine d’émotions, de joies, que les mots meurent avant d’arriver à mes lèvres, Pío, et il faut que vous deviniez tout ce que vous dit mon silence…

Nous sommes revenus lentement à la maison… Des effusions encore, une étreinte de Mamita, et j’ai dormi sans rêves — à quoi bon, puisque, c’est tout éveillée que je les fais ! — dans cette chambre où je dois passer tant d’heures de ma vie…

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Le parfum des gardénias entre dans ma chambre avec le soleil ; il domine l’odeur des jasmins, des chèvrefeuilles et des roses sous lesquels la maison est enfouie.

C’est une vieille maison, avec une véranda tout autour et un puits à margelle de pierre dans le patio… Un oiseau-mouche fait vibrer ses petites ailes brillantes au-dessus d’une grande fleur blanche…

Avant que Marthe s’éveille, nous sommes déjà loin, Pío, Navarro et moi ; une voiture légère nous emmène au hasard, eux, le fusil sur l’épaule, moi, une ombrelle à la main, ivres de lumière et de liberté. J’avais protesté contre les fusils, mais j’en ai compris l’utilité quand j’ai vu se lever presque sous les pieds du cheval un nombre incroyable de lièvres.

— Un imprudent, m’expliqua Carlos, un imprudent qui était aussi sans doute un chasseur enragé, a introduit dans le pays le lièvre qui y était inconnu, et nous sommes maintenant obligés de défendre nos cultures contre ce rongeur infatigable qui pullule dans les champs. C’est à le chasser que sont employés ces beaux lévriers que vous avez caressés ce matin, et c’est vraiment en cas de légitime défense que nous le tuons, car sa chair ne vaut pas grand’chose, et on ne sait pas encore chez nous utiliser sa peau.

Nous avons gagné la grand’route… ou plutôt l’espace séparant les terres cultivées qui sert de chemin… La voiture bondit, les ressorts plient, nous sommes jetés les uns contre les autres… Voici que nous nous trouvons face à face avec un immense troupeau de bœufs et de vaches… J’ai un petit frisson… Le cocher, de deux coups de fouet, s’ouvre un passage et les bêtes s’écartent pour nous laisser passer…

— Les bœufs ne sont dangereux que pour les piétons, me dit Pío, les hommes qui les gardent sont des « gauchos », toujours à cheval, et la silhouette d’une voiture leur est relativement familière, mais l’homme à pied est pour eux un animal inconnu, contre lequel ils foncent volontiers à coups de corne.