Le troupeau disparaît dans la poussière qu’il a soulevée, de gros rats sans queue traversent la route, des oiseaux chantent à plein gosier sur les arbustes qui la bordent, nous allons toujours… Il est onze heures, lorsque nous revenons à l’estancia, ivres de soleil, poussiéreux, affamés, contents. Une demi-douzaine de lièvres sont envoyés à la cuisine, et Mamita fait la grimace en les regardant. Elle gronde Pío et Carlos de m’avoir emmenée sans sa permission.

— Regardez-la un peu, leur dit-elle, elle a au moins un kilo de poussière sur ses vêtements ! Et moi qui voulais lui montrer la basse-cour, et aller avec elle chercher des œufs ce matin… il y a au moins deux cents poussins de plus qu’hier !…

Je console la chère vieille dame, et je lui promets de l’accompagner l’après-midi, après la sieste.

— Nous irons voir les poulets, les dindons, les oies, les canards, tout, Mamita, tout !

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J’ai tout vu, je n’en puis plus. Mais Mamita est si contente et si fière ! Pío me remercie d’un regard et nous nous asseyons tous deux sur le banc, près des lys…

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Pendant trois jours un vent furieux a secoué la maison, les champs se moiraient sous son souffle, les pétales de fleurs s’éparpillaient dans les allées, et les saules qui bordent la petite rivière se pliaient échevelés jusqu’à caresser l’eau de leurs feuilles. Nous connaissions ce vent, le « Pampero », pour l’avoir subi à Buenos-Aires, mais là, dans ce bouquet d’arbres isolé au milieu de la plaine, sa violence se décuple. Je suis sortie souvent pour la sentir passer, cette grande haleine fraîche de la pampa. Elle est pure, impétueuse, on sent qu’elle a passé sur des neiges immaculées et frôlé des terres vierges et lorsqu’elle se tait, elle laisse le ciel plus bleu, et la nature plus vigoureuse.

Notre demi-emprisonnement a été délicieux, et notre intimité avec nos compagnons de captivité s’est accrue ; j’ai découvert dans Mamita des trésors de bonté, et dans ses hôtes mille ressources intellectuelles. La facilité d’assimilation de mes futurs compatriotes est prodigieuse : ils savent tout ce qu’ils ont envie de savoir ! Lorsque les méthodes d’enseignement auront progressé, que l’on élaborera des programmes d’éducation moins touffus, et qu’on se donnera la peine de faire approfondir aux jeunes gens les matières qu’on leur enseigne, les Universités et les Facultés argentines rivaliseront facilement avec celles du vieux monde, comme le fait déjà leur Faculté de Médecine.

Pío m’a montré la bibliothèque, commencée par son aïeul, et que son père et lui ont accrue avec soin et orgueil. Que de belles et rares éditions, en espagnol, en allemand, en italien, en français ! Et quelle variété de sujets ! Depuis les romans et les poèmes, jusqu’aux traités d’agriculture et de géologie !