— Presque tous mes amis ont des bibliothèques mieux fournies que la mienne, m’a dit mon fiancé, nous lisons beaucoup ici, mais aucun n’aime ses livres comme j’aime les miens !… les nôtres, a-t-il ajouté… car il a vu avec quelle avidité mes yeux parcouraient les titres des volumes, et avec quelles précautions je touchais ces reliures précieuses, nous viendrons lire souvent ici tous deux et parler de la littérature de votre pays pour laquelle vous voyez mon admiration, et qui est familière à toute la classe supérieure en Argentine.

Pío me tend un beau volume habillé de maroquin havane, qui porte en lettres d’or ces mots : La Gloria de Don Ramiro.

— Voilà un de mes livres favoris, et je voudrais que vous l’aimiez, il est merveilleusement écrit et noblement conçu. L’auteur se nomme Enrique Rodriguez-Larreta…

— Le ministre d’Argentine à Paris, interrompis-je, je connais son livre.

— Il a mis des années à finir ce roman, il en a ciselé le style, il est l’espoir et l’orgueil de notre littérature.

— D’autres vont suivre son exemple, mon cher Pío, il a montré à vos jeunes hommes de lettres que rien de beau ne s’improvise, c’est une grande et utile leçon qu’il leur donne !

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Le pampero s’est tu, nous voici délivrés. Je suis allée ce matin à cheval avec Pío, faire un peu la connaissance des « gauchos » qui gardent et soignent les troupeaux de l’estancia, et nous sommes entrés dans les petites maisons de brique crue, semées de loin en loin dans la plaine. En général, la maison était vide, et la porte cependant grande ouverte… Malgré des antipathies et même des haines qui s’élèvent entre ces hommes violents et passionnés, la méfiance n’existe pas, et le vol est inconnu. Et puis, que volerait-on ? Un lit de camp, qu’on appelle « catre », une selle couverte de peaux de mouton, le « recado », une calebasse pour faire le maté sans lequel le paysan argentin ne peut vivre, une guitare, et c’est tout ce que contient la petite maison solitaire ! Dès l’aube, le gaucho la quitte à cheval, et revient à la nuit tombante, drapé dans son « poncho » et brisé par d’interminables galops dans la pampa… C’est alors, qu’assis devant sa porte, sa guitare sur les genoux, regardant la plaine qui perd peu à peu ses couleurs, il invente ces chants languissants, au rythme arabe, qui montent dans le soir comme le soupir même de la campagne exténuée par une journée d’ardent soleil ; il chante aussi sa fiancée, celle qu’il aimera uniquement, qui viendra lui apporter le sourire de son visage brun, et les petits qu’il verra se rouler dans l’herbe, se hisser sur les chevaux, qui lui crieront au retour de ses épuisantes chevauchées des mots tendres et rauques, et qui, plus tard, chanteront à leur tour, devant la pampa, obscurcie par le soir, leur fiancée brune et l’avenir de leurs enfants.

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Nous sommes allés jusqu’au petit village, le « pueblo » qui dépend de la station « Dos Ombuës » : quelques petites maisons de briques recouvertes de ciment, dont les toits plats servent de terrasse, une école d’où s’échappent en troupe de beaux enfants bronzés et turbulents, l’église sans clocher, et l’inévitable, multiple, indispensable « almacen ». Le mot « almacen », mot arabe, veut dire « magasin », et dans l’esprit du paysan argentin, il représente l’endroit où tout se vend et tout s’achète. Que ne trouve-t-on pas dans l’almacen d’un village ? Des toupies et des harnais, des espadrilles et de la bière, des rubans et des fromages, du vin et des fers à friser, sans compter les graines, l’encre, les pièges à mouche, les conserves de viande et de légumes, les confitures et le pétrole… La vente des étoffes est réservée aux colporteurs turcs qui vont d’estancia à estancia, infatigables, sachant dix mots d’espagnol, et qui quelquefois sont aussi riches que l’estanciero aux domestiques duquel ils vendent leurs cotonnades bariolées.