— Vous devez trouver mon pays bien sauvage, me disait Pío, tandis que nos chevaux prenaient la route du retour.
— Non, Pío, je l’aime, votre pays si jeune et si riche… Voyez quel attrait il possède : l’almacenero est espagnol, le maçon qui construit les maisons est italien, des Russes courbent le dos dans ce champ labouré, et tous y sont venus de tous les coins du monde, attirés par l’appât d’une fortune facile et d’une vie indépendante… ils travaillent rudement et peinent souvent, mais riches ou pauvres, ils resteront ! Ils oublient leur langue pour parler votre espagnol doux et zézayant, leurs enfants vénèrent les héros de l’indépendance argentine, et dans deux générations, leurs descendants n’auront qu’un nom étranger pour leur rappeler qu’un des leurs est venu de si loin… Et vous le voyez, moi aussi, je reste !…
— Dieu en soit loué, ma chérie !
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Hier après le dîner, nous sommes retournés au village, entendre les chants des « gauchos » et voir leurs danses. Sauf la maman de Pío, un peu fatiguée, tous les hôtes de l’estancia nous ont accompagnés. Nous nous sommes assis sur des bancs, autour d’une place carrée plantée de poivriers géants au feuillage floconneux, et le spectacle a commencé. Un payador, — un improvisateur, — s’est détaché du groupe que formaient les gens du village, et se plaçant sur une chaise, il a commencé à accorder sa guitare.
Un silence profond s’était établi… La guitare bourdonnait comme un essaim d’abeilles d’argent et il a lancé les premières notes tendres et plaintives d’un « Triste »… J’étais suspendue à cette voix un peu gutturale, un peu voilée, qui chantait les peines d’amour du gaucho solitaire, et son désir de mourir si celle qu’il aimait lui refusait son cœur. Quelle passion criait dans cette mélodie primitive, et quelle ardeur désolée ! Un autre nous dit une « vidalità », puis des « milongas » lui succédèrent, et je ne me lassais pas d’écouter, d’écouter encore ces voix incultes et puissantes. Les chanteurs improvisaient souvent, quelques couplets ironiques se mêlaient aux lamentations passionnées et toute leur âme passait dans la musique… Ils se turent et la danse commença.
Quelques-uns des danseurs venaient de loin, et arrivaient à cheval, portant parfois en croupe leur « novia ». Les hommes étaient tous revêtus du costume national : des pantalons blancs garnis de dentelles et recouverts d’une pièce d’étoffe qui passe entre les jambes : « le chiripá », une veste courte, un mouchoir de soie éclatante au cou, et sur des bottes étroites, des éperons d’argent travaillé comme les boucles de leur ceinture, comme leurs étriers et comme le harnachement de leurs chevaux. Les femmes dont la figure un peu plate a un grand charme, portaient des robes claires et empesées et une longue natte de cheveux noirs s’allongeait jusqu’aux genoux des plus jeunes…
Celui qui conduisait la danse frappa dans ses mains, la musique commença, les couples se formèrent et nous vîmes se dérouler les figures charmantes et harmonieuses de la danse nationale argentine : le Péricon. Avec des attitudes nobles, avec des mouvements pleins d’une grâce sauvage, les danseurs mettaient un genou en terre, se fuyaient, se retrouvaient, passaient sous un bras étendu et faisaient la chaîne, les mains séparées par les foulards qu’ils avaient retirés de leur cou. Entre chaque figure, un d’entre eux s’avançait et improvisait deux vers amoureux ou plaisants qu’il adressait à une des danseuses : celle-ci ripostait aussitôt, et la danse reprenait. La lune faisait briller l’argent des éperons et des ceintures, les robes passaient et repassaient comme des nuages blancs, les pieds touchaient doucement le sol, et lorsque la musique se tut, lorsque, fatigués, les couples se réunirent aux gens du village assis sous les grands arbres, je poussai un soupir de regret.
— Et dire qu’en Europe on croit que c’est l’infâme et dégradant tango qu’on danse ici ! m’écriai-je. Comme je voudrais pouvoir démentir ceux qui ont créé cette légende !
— Consolez-vous, ma chère amie, me répondit Carlos Navarro, la mode stupide du tango a déjà disparu de l’autre côté de l’Océan ; tous ceux qui l’ont acceptée en ont été quittes pour avoir imité pendant quelques mois les voyous des villes argentines et leurs compagnes…