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En attendant l’heure de m’appeler « la Señora de Valdez » je vis presque chez Mamita, elle n’a pas d’autre enfant que Pío, et nous gâte tous deux tant qu’elle le peut ; elle nous a cédé un étage de sa grande maison, car selon la coutume argentine nous ne quitterons pas le toit des parents ; la sœur de Mamita continuera aussi à vivre avec elle ; c’est une vieille fille qui est restée célibataire par goût. Ce type est assez rare dans un pays où toutes les femmes trouvent un mari, mais il existe, et la tante Victoria en est un exemple : un exemple doux, aimable et effacé. Elle ne se manifeste à nous que par des envois de cadeaux et des apparitions furtives. Son appartement tranquille, presque monacal, est aussi fermé que possible aux bruits multiples de la rue, et je m’y réfugie parfois, à sa grande joie, lorsque quelque cousine éloignée vient faire une visite accompagnée de sept ou huit enfants turbulents… Mamita supporte les cris de ces petits diables déchaînés avec une patience que j’admire, et arrive à les faire taire en les gavant de gâteaux et de « dulce de leche » qu’ils dévorent voracement, imités souvent par leur maman. Ce goût pour les sucreries et l’absence d’exercice — une femme comme il faut ne se promène guère à pied — m’expliquent l’embonpoint que prennent si tôt les Argentines, au détriment de leur beauté. On m’a dit que depuis quelques années, les femmes avaient pris l’habitude de la marche, et j’en ai en effet rencontré quelques-unes au Bois de Palermo, mais je crains que l’amour des gâteaux et des bonbons ne leur passe pas avant bien longtemps…

Carmen vient souvent, soit chez nous, soit chez Mamita, toujours affectueuse et charmante ; elle m’amène presque toujours son petit garçon : Carlitos, avec lequel je parle français. Le délicieux enfant ! Il a toute la précocité des petits porteños, mais ses parents ont contenu l’exubérance de sa nature sans en retirer la spontanéité, et Carmen m’assure que la méthode d’éducation qu’elle emploie est désormais en vigueur dans beaucoup de familles, et que l’excessive liberté qu’on laissait aux enfants tend heureusement à se restreindre.

Je vois peu Pío tout occupé des préparatifs de notre mariage, il aura comme témoins, comme « padrinos », Daniel Cruz et Carlos Navarro ; mes témoins à moi seront Georges et M. Roy. Mamita est folle d’émotion et fait une exposition des cadeaux qu’on nous envoie chaque jour… Et il y en a plein une chambre. La générosité argentine n’est pas un vain mot : des bijoux, des dentelles, des meubles, des porcelaines, de l’argenterie ! Marthe range tout cela sous l’œil attendri de Mamita qui approuve ou fait la moue selon les objets qu’on apporte. Rien n’est assez beau pour ses chers enfants, et ce mariage de Pío qu’elle désirait depuis si longtemps qu’elle avait cessé de l’espérer, lui semble un événement destiné à bouleverser le monde.

Comme toutes les femmes argentines, Mamita est tout amour, et pour elle, celui ou celle qui n’aime pas est au ban de l’humanité !

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Mon fiancé m’a apporté tantôt une bague, un diamant magnifique, et ma joie doubla visiblement le plaisir qu’il avait à m’apporter cette belle pierre.

— Deviendriez-vous coquette, ma chérie ? me demanda-t-il en souriant.

— Vous faites tout ce qu’il faut pour que je le devienne, lui répondis-je, et puis, nous ne sommes guère habituées en France à de pareilles prodigalités. Nos jeunes filles ne portent pas de bijoux et s’habillent avec une extrême simplicité, aussi lorsqu’elles sont mariées, chaque cadeau que leur fait leur mari les enchante ; elles ne grossissent leurs écrins que peu à peu, et c’est lorsqu’il faut cacher leur cou et leurs épaules qu’elles mettent des colliers… En voyant ici des enfants de seize ans porter des perles et des brillants, je me suis souvent demandée de quelles pierreries et de quels joyaux elles pourront se parer plus tard, et quelles dépenses celui qui les aura épousées devra faire pour leur offrir un présent qui ne leur paraisse pas médiocre !… Et elles sont si charmantes, les jeunes Argentines, avec leur éclat de fleur librement poussée, leur teint merveilleux, leur intelligence ouverte et avide de savoir ! Elles n’ont pas besoin de surcharger tant de grâce par des ornements qu’excuse le déclin de la beauté. J’en ai rencontré beaucoup à Paris, surtout aux conférences des Annales où les conduit leur désir d’apprendre, et je les ai comparées aux petites Françaises qui les entouraient, et qui certes, étaient pour la plupart moins jolies qu’elles. Eh ! bien, je ne pouvais jamais distinguer une jeune fille argentine de sa sœur mariée, et je lui donnais toujours, j’en suis sûre, cinq ou six ans de plus que son âge, grâce à son excès d’élégance dans la toilette, et aux bijoux dont elle était couverte.

— Mais nos jeunes femmes ?