— Ah ! les jeunes femmes, c’est autre chose ! Là, il n’y a rien à redire, rien à critiquer ! Elles sont vêtues avec le goût le plus délicat et le plus sûr, et affectionnent les teintes discrètes aussi bien que les robes de la coupe la plus distingué et la plus raffinée. Lorsque je suis arrivée, faut-il vous l’avouer, Pío ? j’apportais quelques préjugés contre les femmes argentines, je les croyais un peu ignorantes et très frivoles, je confondais leur dévotion sincère et traditionnelle en même temps, avec une religiosité machinale… Vous voyez que je vous dis tout ! Je vous confesse avec la même sincérité que ces préjugés absurdes ont fondu comme la neige au soleil au contact de mes nouvelles amies, et à mesure que je vivais parmi elles. J’ai trouvé dans Carmen une créature d’élite, un cœur tendre, un cerveau ardent, Lucia Iturri de Hambourg est une merveille de tact, de finesse et de fidélité dans l’amitié, Délia Ortiz, notre chère Délia, n’est-elle pas le modèle des mères et des filles, et n’a-t-elle pas au suprême degré, l’art de grouper les intelligences et de faire briller l’art sous toutes ses formes ? Et Léonor Cruz dont le père est propriétaire de votre grand journal ! Y a-t-il un esprit plus alerte, une charité plus admirable, et une âme plus élevée que la sienne ? Votre Gloria Villalba, belle comme une jeune déesse et savante comme un recteur d’Académie, ne serait-elle pas admirée en Europe par les juges les plus difficiles ?… Et tant d’autres ! Et Mamita ! chère Mamita, qui ne vit que pour ceux qu’elle aime et qui s’oublie toujours en pensant aux autres !… Quelles mères sont ou seront toutes ces femmes ! Comment n’aurais-je pas été conquise ? Il faut être aveugle ou fou pour ne pas voir que les Argentines préparent des générations dignes d’un grand pays ! Et c’est parce que je les connaissais déjà que j’ai été si surprise par mon bonheur, mon cher fiancé, et par votre choix !

— Oh ! ma trop modeste novia, vous voulez seulement, n’est-ce pas, me faire répéter que je vous aime ?

— Mais dites-moi, Pío, n’aviez-vous pas, vous aussi, quelques préjugés contre les Français ?… contre les Françaises ? ajoutai-je plus bas.

— Si, j’en avais ! Pourquoi vous le cacher, ma chérie ? Comme ceux que vous venez de m’avouer, ils se sont dissipés lorsque je vous ai connue, aimée, et lorsque je suis entré dans l’intimité de vos cousins. J’ai fait avec de jeunes amis, un premier voyage en Europe lorsque j’avais dix-huit ans, et tout comme eux, j’ai connu le pire de la vie de Paris ; nous avions beaucoup d’argent à notre disposition, une liberté illimitée, et aucun de nous n’était majeur… vous voyez que toutes ces circonstances concordaient à merveille pour nous faire faire des sottises… nous n’y avons pas manqué, hélas ! Et je ne compte pas l’esprit d’indépendance que nous possédons si fort, et le fait qu’une lettre d’avertissement et de remontrances devait mettre vingt jours pour nous atteindre ! Nous étions déchaînés, tout simplement, et ce que nous avons connu de Français, et de Françaises surtout, à cette époque, n’était pas fait pour nous donner une opinion très bienveillante de nos frères latins ! Plus tard, lorsque je suis retourné à Paris, j’ai évité les erreurs passées, mais sans pénétrer dans la société parisienne, plus fermée encore que la nôtre. Je n’ose vous parler des Parisiennes, ou soi-disant telles, qui hantent les cafés-concerts de Buenos-Aires, mais je puis vous assurer qu’elles ne font rien pour soutenir le bon renom de la nation à laquelle elles disent appartenir, et malheureusement, ce sont celles-là qui s’expatrient ; les autres les « vraies » voyagent trop peu pour se hasarder jusqu’en Amérique du Sud. Vous vous rendez compte combien j’étais excusable de si mal connaître dans ses nationaux, un pays que j’aime et que j’admire, mais qui ne m’apparaissait qu’à travers les cafés de Paris, les music-halls de notre capitale, et quelques magasins où des commerçants trop avides nous exploitent sans merci. Désormais, outre l’admiration que j’ai depuis toujours pour les artistes, les hommes de lettres et les savants de votre patrie, je me suis fait la conviction que les hommes qu’elle produit sont honnêtes, droits et courageux, que leurs femmes aiment et respectent leur foyer, tout en le rendant attrayant par leur charme et leur culture. Si notre mariage vous fait Argentine, mon amour me rapproche de la France, et je voudrais voir beaucoup d’unions comme la nôtre, basées non seulement sur l’amour, mais encore sur une parfaite franchise et une confiance réciproque. Décidément, Cupidon a tort de porter un bandeau sur les yeux : Il faut beaucoup se connaître pour bien s’aimer…


Tout est prêt, je me marie demain ! Marthe, la chère Marthe, émue et agitée, vient de me montrer la robe que je dois porter pour la cérémonie, elle la trouve jolie. Tant mieux !… mais j’avoue que je serais incapable de la décrire ! Nos bagages sont déjà partis au « Tigre » où nous passerons huit jours seuls, puis Mamita, Georges et Marthe viendront nous retrouver…

Georges termine ses affaires avec la Compagnie minière qui l’a engagé, et repartira en Europe quand son nouveau contrat sera signé, pour revenir dans deux ans.

Mon Dieu ! est-ce bien moi qui suis là, entourée, choyée, aimée ? Et Pío qui craignait que son pays ne me plaise pas ! Mais comment peut-on ne pas aimer la terre où on est heureux ? Je me sens la fille adoptive et chère de cette patrie que mon instinct a choisie, je la sens forte, grande dans l’avenir, et je me donne à elle avec confiance, avec abandon… L’amour seul de mon Pío ne m’aurait pas conquise si l’Argentine n’avait commencé la conquête !

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Nous sommes unis pour la vie… Ce matin, j’ai dit adieu à la petite maison où restent encore mes cousins, je l’ai parcourue tout entière, le cœur un peu serré… Elle a abrité pendant des mois mon amour commençant et ma joie renaissante… J’ai pris un petit bouquet de jasmin dans le patio et je l’ai fixé à ma ceinture, son parfum persistant se mêlait à l’odeur de l’encens pendant que je m’inclinais sous la bénédiction de Mgr Morera, cousin de Mamita, qui a marié Carmen et qui a voulu nous bénir. Pío tremblait d’émotion, et de grosses larmes coulaient sur mes joues, larmes heureuses cette fois ! Il est dix heures et demie du soir, l’orchestre bourdonne encore à mes oreilles, car Mamita reçoit en bas, rayonnante. Pío fait charger les sacs sur la voiture, et je me suis réfugiée dans mon boudoir ; mon bonheur est encore timide…