Le grand fleuve Paraná, le Río Paraná, divisé en innombrables cours d’eau, enserre plusieurs centaines d’îlots fleuris que nous parcourons, Pío et moi, à l’heure où le soleil descend vers l’horizon…

Je commence à reconnaître les canaux et nous sommes allés l’autre jour jusqu’au fleuve immense. Notre bateau dansait comme sur la mer, et frôlait en passant de petites îles flottantes où croît une fleur bleue, et qui vont jusqu’à l’Océan, emportant parmi des herbes géantes, des animaux effarés.

Quelquefois, pour passer entre les rives de deux îles, il nous faut écarter de la main les branches pendantes des saules-pleureurs.

Des poissons brillent une seconde dans l’air, puis replongent en faisant jaillir l’eau en perles scintillantes… Le soir, des barques, des canots, de petits yachts sillonnent les principaux « ríos » où leurs feux se reflètent, on cause d’un bateau à l’autre, des femmes en toilette de soirée, des hommes en frac, escaladent les escaliers des embarcadères pour aller à une réunion mondaine, et des musiques s’alanguissent dans les feuillages humides…

Mais nous fuyons le bruit, notre embarcation s’enfonce parmi le dédale des îlots, et nous emporte vers les petits canaux cachés sous les branches entrecroisées où nous sommes seuls, seuls avec notre amour.

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La maison s’est animée, les domestiques vont et viennent, j’ai mis des fleurs dans toutes les chambres… Mamita et mes cousins sont arrivés. Sous le prétexte de faire voir les Régates à Georges, Mamita a abrégé tant qu’elle a pu notre solitude ! La vérité est qu’elle mourait d’envie de nous rejoindre ; nous lui en voulions un peu de cette hâte, Pío et moi, mais quand nous avons vu la joie qui éclairait sa figure lorsqu’elle nous a aperçus, lorsque nous avons senti ses bras maternels nous serrer contre son cœur, notre légère mauvaise humeur a fondu en tendresse et nous nous sommes écriés ensemble :

— Comme vous avez bien fait de venir si vite, Mamita !

En attendant ces fameuses Régates, Georges et Marthe explorent à leur tour les ríos et les îles ; nous ne nous retrouvons guère qu’à table, quand quelque excursion un peu lointaine ne nous réunit pas. Mamita voit ses vieilles amies et ses jeunes parentes, fait des vêtements pour les pauvres, et avec une entente merveilleuse mène la maison et les domestiques. Presque toutes les familles avec lesquelles nous sommes en relations à Buenos-Aires sont au « Tigre », il y fait presque frais tandis que la ville gémit sous une chaleur torride, et c’est un va-et-vient continuel de barques et de canots sur les ríos, tout le jour, et tard dans la nuit.

Notre jardin est plein de roses, les pêches gonflent au soleil leurs petites joues veloutées, et les fleurs du jasmin plient sous le poids vibrant des abeilles…