Georges et Mamita sont les meilleurs amis du monde, il la fait rire aux larmes en lui racontant, avec un accent français prodigieux, des histoires extraordinaires et lui dépeint Paris, dont le seul nom la terrifiait, sous des couleurs si attrayantes qu’elle finit par nous dire un jour :

— Que diriez-vous, mes enfants, si j’allais faire un petit tour en Europe avec vous ?

Pío n’en croyait pas ses oreilles.

— Oh ! pas tout de suite, a ajouté Mamita, mais, dans deux ans, par exemple ; nous pourrions aller chercher Marthe et Georges…

Je félicitai Mamita de la bonne idée qu’elle avait de nous suivre en Europe, et je lui exprimai ma joie de la voir disposée à aimer mon pays. Elle me caressa doucement les cheveux :

— Vous me le faites tous aimer, ma fille chérie, Marthe est une petite femme modèle, et ce grand garçon, elle désigna Georges, arrive à me faire croire tout ce qu’il veut ! Et c’est un réprouvé, cependant ! N’a-t-il pas essayé de me faire l’apologie du divorce ?

Georges protesta, l’apologie en question n’était que des explications données à Mamita sur une coutume qui la choquait si fort…

Toutes les femmes argentines, et surtout celles de la génération de notre chère maman, ont en abomination le divorce ; elles ne l’admettent pas, même dans les cas extrêmes, et se bouchent les oreilles lorsqu’un audacieux essaie de leur prouver que quelquefois le divorce est une délivrance et permet à un être de refaire sa vie compromise par un mariage malheureux. Le sentiment religieux est pour beaucoup dans cette horreur de la rupture d’une union consacrée par Dieu, mais il s’y ajoute un sentiment particulier du devoir maternel, et une soumission presque orientale aux volontés de l’époux et puis, comment une femme qui a cinq ou six enfants pourrait-elle quitter le foyer conjugal, et refaire une vie qui appartient déjà à ces petits êtres ? Il y a de mauvais ménages sans doute, en Argentine, mais sûrement moins que dans les pays où la femme est trop mêlée à la vie de son mari et où, par conséquent, les heurts sont plus fréquents entre deux caractères opposés ou deux natures différentes. On a proposé plusieurs fois à la Chambre une loi établissant le divorce, elle n’a jamais pu passer, et il s’écoulera vraisemblablement de bien longues années avant qu’elle obtienne un vote favorable… si tant est qu’elle l’obtienne jamais.

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Tout le « Tigre » est pavoisé sur le parcours des yachts qui vont prendre part aux régates. Pas de vent, pas un nuage, la journée est magnifique, mille embarcations se pressent sur l’eau miroitante et les courses commencent…