On encourage de cris sympathiques les concurrents dont les parents et les amis s’entassent dans des barques ou sur les rives, on acclame les vainqueurs, on console les vaincus, de belles jeunes filles trépignent de joie parce que leur frère ou leur fiancé a gagné un prix… Les oriflammes flottent dans une brise tiède, les robes claires et les ombrelles se dorent au soleil couchant…
Dans une demi-heure tout sera silencieux ; le bruit des moteurs à pétrole sera remplacé par le coassement des petites grenouilles qui se cachent dans les roseaux, et les cris d’enthousiasme par le murmure de l’eau que caressent les rameaux tombants des saules…
Mais la nature n’a qu’un court répit ; ce calme profond est de nouveau troublé par une fête de nuit : une fête vénitienne. Des bateaux illuminés conduits par les beaux jeunes gens qui ont prouvé tantôt ce que peuvent les sports pour l’embellissement d’une race, suivent le fil de l’eau, doucement, si nombreux et si pressés que leurs feux paraissent être le reflet mouvant des étoiles. Dans une île, un orchestre joue une musique italienne, qui nous parvient légère, lointaine, faite pour accompagner un rêve. On ne crie plus ce soir, la beauté de la nuit paralyse les gaietés bruyantes, et c’est de la poésie et de la douceur qui flottent dans l’air et sur les eaux…
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Pío s’est mis en tête de me conduire à Mar-del-Plata. Mamita a protesté, j’ai résisté, mais mes cousins ont soutenu Pío, et mon cher tyran, obéi et triomphant, nous emmène tous trois passer une semaine dans le port de mer à la mode, le Deauville Argentin : Mamita restera au « Tigre » jusqu’à notre retour.
Sur les conseils de Pío, nous emportons beaucoup de robes, et tous nos bijoux… Il paraît que c’est la « Grande Semaine » de Mar-del-Plata, et qu’on y fait assaut d’élégance.
En douze heures de voyage, nous avons atteint le but de notre voyage. Nos chambres sont retenues, heureusement, car les hôtels et les villas n’ont plus un coin à offrir au voyageur, fût-ce à prix d’or ! L’argent a peu de valeur à Buenos-Aires, à Mar-del-Plata, il n’en a plus du tout ! Nous étions, mes cousins et moi, stupéfaits de ce qu’il fallait payer à l’hôtel pour un modeste appartement et une nourriture médiocre. Pío riait de notre étonnement, lui qui ne conçoit pas plus que ses compatriotes ce qu’est l’économie, et encore moins l’épargne ; il se moque gentiment de nous, lorsque nous essayons de lui parler de « prévoyance… »
— Prévoyance de quoi ? demande-t-il.
— Mais de l’avenir.
— De mon avenir ? Je fais de bonnes affaires, mes terres me rapportent dix ou douze pour cent, bon an mal an, et se valorisent chaque jour… Alors ?