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Pío avait raison : il faut avoir vu Mar-del-Plata pendant sa semaine élégante, mais je me promets bien tout bas de n’y pas revenir !… C’est un luxe étourdissant : on se promène sur la Rambla, on fait les cent pas sur la plage, on déjeune, on joue, on va écouter de la musique au Club, on dîne, on danse, on fait un bridge, et chacune de ces actions est précédée d’un changement de toilette… et quelle toilette ! C’est à se demander si les costumes de bain ne viennent pas de chez Paquin… car on se baigne de temps en temps, quand on a un moment de loisir… entre les courses et le thé… J’oubliais les fiançailles, les brouilles, les raccommodements et les bavardages qui semblent s’accumuler pendant cette courte saison.
Je suis péniblement ce mouvement effréné, et je vois bien que mon mari ne reste que pour ne pas abandonner nos cousins. Eux s’amusent franchement, entraînés par d’autres jeunes couples, et voient s’écouler les jours avec peine…
Nous avons pourtant pu nous isoler assez souvent, Pío et moi, pour faire quelques promenades le long de la côte. Partout, des rochers sauvages, des falaises monstrueuses, un chaos de pierres battues par des vagues furieuses, démesurées. L’Océan est sans douceur, ici, il apporte une houle que rien n’a brisée pendant des milliers de lieues, un vent qui a traversé la moitié du monde sans perdre sa violence, et les plages, magnifiques, s’arrondissent à perte de vue… C’est une beauté sévère, grandiose, impressionnante : la hauteur des falaises écrase, et la vue de l’Atlantique tumultueux éveille la terreur, et fait naître la nostalgie des mers calmes… La ville elle-même est somptueuse, mais encore inachevée, on y bâtit toujours et on rêve d’y faire un port plus facile à atteindre pour les navires de fort tonnage, que celui de Buenos-Aires, rendu d’accès difficile par le fond mouvant du Rio. Mar-del-Plata ou plutôt le « Club » de Mar-del-Plata, a un ravissant petit théâtre, assez peu fréquenté d’ailleurs, et possède l’inévitable cinématographe où les familles envoient les enfants, les jours de pluie ou les soirs de vent. Des estancias sont éparpillées à quelque distance du bord de la mer ; nous en avons visité une, propriété d’un ami de Pío, et nous avons constaté non sans étonnement que les produits de cette terre si soumise au climat marin, dépassent en qualité et en abondance tout ce que nous avons vu jusqu’à ce jour, et que le bétail y est splendide.
Des réunions mondaines, des thés, des bridges, la roulette… et le dernier jour de la Grande Semaine, qui est aussi celle du Carnaval, s’est achevé par un bal masqué à l’hôtel Windsor, lieu de réunion de la société élégante ; ce bal réunissait tant de jolies femmes, tant d’adorables jeunes filles et tant d’hommes beaux et distingués qu’aucun lieu du monde ne pourrait en grouper davantage.
Malgré cette dernière, cette éblouissante vision, c’est sans regrets que nous reprenons le train, emmenant Georges et Marthe qui poussent quelques soupirs, et c’est avec joie que nous retrouvons notre chère petite île verte du Tigre et l’active tendresse de Mamita, dont la joie de nous revoir est émouvante.
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J’ai dû aller ces jours-ci à Buenos-Aires pour y faire quelques achats ; la journée que j’y ai passée a été rude. Il y a des semaines qu’il ne pleut pas, les rues sont poussiéreuses, les maisons sont fermées et comme barricadées contre le soleil ennemi, les pieds des chevaux s’enfoncent dans l’asphalte amolli des chaussées, les rares passants se glissent le long des maisons, cherchant l’ombre, et le soir, pour trouver un peu de fraîcheur ou plutôt l’illusion de la fraîcheur, des milliers de gens vont au bois de Palermo où semble se concentrer toute l’animation de la ville. On attend l’orage, on guette le ciel trop pur, la moindre vapeur se change en nuage dans l’imagination des porteños…
Chaque été les chaleurs trop fortes sont heureusement tempérées par des averses diluviennes grâce auxquelles on supporte des températures très élevées sans malaises. Les vieux Argentins prétendent même qu’autrefois, — cet autrefois si vague et si commode dont abusent les vieilles gens, — autrefois, donc, il faisait encore plus chaud, et que les hivers se distinguaient à peine des printemps et des automnes. Je m’imagine que le climat a moins changé qu’ils ne le croient, et que, simplement, les méthodes de chauffages s’étant perfectionnées, on est devenu plus frileux dès qu’on les a employées. Dans beaucoup de familles le préjugé règne encore « que le feu rend malade », et on voit des dames recevoir leurs amies, une fourrure sur les épaules et les mains dans un manchon, tandis que le thermomètre marque six degrés dans leur salon et que la cheminée bâille de tout son âtre vide !
Par bonheur, la chère Mamita est plus moderne dans ses idées, et elle a fait installer le chauffage central dans notre grande maison de Buenos-Aires, et même dans l’appartement de la tante Victoria qui a commencé par pousser des cris d’indignation vite étouffés par une sensation de bien-être et de confortable.