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L’été s’écoule paisible et charmant, dans des causeries, des lectures, des visites à l’estancia que mon Pío n’abandonne jamais quinze jours de suite, et dans la douceur d’une intimité familiale que je n’avais jamais connue. Nous sommes indépendants les uns des autres, et cependant unis, la liberté individuelle est sauvegardée, chacun fait ce qui lui plaît, mais un lien profond nous relie. Nos amis ne sont pas ceux de Mamita, elle leur fait pourtant bon visage lorsque nous les recevons, et quand ses amis à elle viennent la voir, nous les accueillons de notre mieux. Je me laisse aller délicieusement au charme de cette vie de paix et d’amour, et le seul nuage qui obscurcisse mon bonheur, c’est le départ de mes cousins, fixé au mois de mai… Ils vont me manquer, ces chers compagnons de la plus triste période de ma vie, et de la plus heureuse… Leur affection est si sûre, si loyale ; ils ont adouci mes misères et partagé ma joie, nous avons espéré, et quelquefois pleuré ensemble… J’ai essayé de les retenir, et de leur persuader qu’ils devaient rester avec moi jusqu’au moment où Georges sera forcé de retourner à ses mines, mais ils m’ont donné tant de bonnes raisons à leur départ, que j’ai compris que je devais sacrifier mon égoïsme et cesser d’insister.

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L’automne ; les feuilles des peupliers sont comme des pièces d’or, et nos rosiers ne fleurissent plus ; le ciel est pâle, les branches des saules trempent maintenant dans les ríos dont les eaux grossissent et se troublent, mais l’air est si doux, le soleil si clément, et la tiédeur des soirs si caressante que nous prolongeons notre séjour presque jusqu’au départ de Georges et de Marthe. Les heures de cette saison divine me paraissent trop courtes, j’en goûte la douceur attendrie avec le chagrin de les voir s’écouler.

Le printemps est souvent pluvieux ici, l’été quelquefois est torride, et l’hiver frissonne de temps en temps au souffle du pampero, mais l’automne est la saison sans rivale, elle n’a pas la mélancolie de l’automne d’Europe, et l’année solaire meurt sans laisser soupçonner que la mort appelle la corruption…

Il faut rentrer pourtant… Nous faisons une dernière promenade, et nous disons au revoir aux beaux arbres, à l’eau tranquille et à nos souvenirs…

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Pendant notre absence de Buenos-Aires, on a loué la petite maison où Pío est venu tant de fois me voir l’hiver dernier, et où Marthe a si souvent eu « justement besoin d’écrire à Georges »… Les meubles auxquels nous tenons sont chez Mamita qui donne l’hospitalité à mes cousins jusqu’à leur départ. En général, les demeures sont si vastes que des familles de douze ou quinze personnes s’y logent sans gêne ; il y a plusieurs salons, deux au moins, un grand et un petit, plusieurs salles de bains, les domestiques eux-mêmes ont les leurs. On bâtit maintenant quelques petites maisons comme celle que nous habitions, et quelques maisons de rapport divisées en appartements, mais ce sont presque toujours des étrangers qui les habitent, les familles argentines sont trop nombreuses et trop habituées à l’espace pour s’y entasser.

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Georges vient de la Compagnie maritime où il a retenu son passage et celui de Marthe sur un magnifique paquebot français : « Le Sauveterre » ; les plans du navire l’ont séduit, et il est joyeux à l’idée qu’enfin les vapeurs français rivalisent avec les anglais, les allemands et les italiens qui ont créé de véritables palais flottants.