Le navire est arrivé, et pendant les cinq jours qu’il est resté dans le port, il a été permis de le visiter. Pío a voulu voir comment nos chers voyageurs allaient être installés, nous avons parcouru le bateau tout entier, nous l’avons trouvé confortable et même somptueux, le personnel nous a paru correct, et la cabine de Georges et de Marthe ne laisse rien à désirer. Pendant que nous causions sur le pont avec un aimable officier qui nous avait guidés complaisamment, on a apporté les malles marquées aux initiales de mes cousins, et parmi elles, j’en ai reconnu une que j’ai prêtée à Marthe, et sur laquelle j’ai retrouvé mon nom… mon nom d’avant… d’avant l’Argentine… d’avant le bonheur…

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La voiture nous emporte tous les cinq vers le port, car Mamita a tenu à venir accompagner ses neveux d’adoption : c’est une coutume à laquelle on ne se dérobe jamais à Buenos-Aires. Comme les paquebots sont à quai dans l’immense bassin, les amis et les parents des passagers restent avec eux jusqu’à la dernière minute…

Dans les troisièmes classes, on chante : ce sont des Italiens qui retournent dans leur patrie, après avoir travaillé aux champs pendant les récoltes. Ils ont gagné de quoi faire vivre leur famille une année, et ils reviendront dès qu’ils auront besoin d’argent, pour s’en aller encore, jusqu’au jour où la femme et les enfants se décideront à les accompagner, et s’installeront avec eux pour toujours sur la terre libre et féconde qui les enrichira. Une foule pressée a envahi les ponts, les salons, les corridors, la salle à manger… On apporte des fleurs, des bonbons, des cadeaux, on pleure, on rit, on promet, on refuse, des affaires s’ébauchent ou se concluent pendant qu’on boit le traditionnel champagne des adieux, c’est une confusion, un brouhaha étourdissants ! Des enfants se faufilent entre les jambes, s’égarent, se retrouvent, un pick-pocket est emmené discrètement, les officiers sont débordés, le commandant se cache, on cherche une valise égarée… et, tout à coup, la cloche sonne… il faut s’en aller…

Comme les autres visiteurs, je descends par la passerelle en me retournant cent fois ; comme les autres, je me tamponne les yeux avec mon mouchoir ; comme les autres, je me promets de me sauver avant que le navire s’écarte du quai… et comme les autres, je reste pour le voir partir !

C’est affreusement long, ce départ, cet arrachement… Je vois Marthe, les bras chargés de fleurs, et Georges écrasé de paquets apportés par des amis au dernier moment ; ils s’appuient contre le bastingage et me sourient les yeux humides…

— A bientôt !… crie Marthe d’une voix déjà lointaine…

— A bientôt !… répond Pío, car la voix me manque, et mon cher mari a senti de quelle émotion je suis bouleversée…

Le bateau est sorti du port, et laissant Mamita rentrer avec la voiture, nous revenons à pied par les rues d’un Buenos-Aires matinal et grouillant que je ne connaissais pas encore et dont les mille bruits me distraient de mon chagrin. Les petits vendeurs de journaux bondissent sur les plates-formes des tramways en marché en criant : La Prensa !… La Nacion !… La Argentina… d’une voix perçante ; les marchands de marée offrent avec une espèce de chant de gros poissons irisés et des crevettes roses énormes qui débordent des corbeilles équilibrées par une perche sur leur épaule, le marchand de pommes de terre, le marchand de salades, s’égosillent en traînant leurs charrettes à bras… des gamins joufflus appellent de toutes leurs forces « l’empanadero » et trépignent de leurs petits pieds nus, lorsqu’il leur apporte, dans son panier couvert, les pâtés dorés pleins de viande ou de légumes, en hurlant : Empanadas !… Empanadas !… Des Turcs proposent d’un ton plaintif des savons, des miroirs, des tire-bouchons et des foulards qu’ils promènent sur des tréteaux… De robustes commères, en robe flottante, discutent bruyamment autour d’une voiturette de fleurs…

Nous approchons de chez nous, mes yeux se brouillent encore de larmes :