— Soyez raisonnable, ma chérie, me dit mon mari en pressant mon bras sous le sien, et ne pleurez plus. Vous savez bien que s’ils ne revenaient pas, nous irions les chercher, et que, lorsqu’ils s’en retourneront la prochaine fois, nous partirons avec eux… Avez-vous peur de la vie à mes côtés ? Regrettez-vous de me rendre heureux ?
Je levai les yeux pour rencontrer le regard de Pío :
— « Ton pays sera mon pays… ta maison sera ma maison… »
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L’affection maternelle de Mamita et l’amour de mon mari ont trouvé mille ressources pour me rendre moins pénibles les jours qui ont suivi le départ de mes cousins. J’accompagne Mamita aux comités des innombrables œuvres de charité qu’elle préside, et Pío me conduit dans le monde. La saison a recommencé, nos amis et nos parents sont revenus, et demain, nous célébrerons la fête nationale Argentine, la fête du 25 mai…
Il y a donc un an que je suis arrivée ici, un an seulement… un an déjà ! Je regarde ce boudoir qui m’appartient, j’entends un faible son de piano qui vient du salon de Mamita ; de l’autre côté de la galerie, c’est l’appartement silencieux où la tante Victoria marche à pas feutrés… Tout à l’heure, Pío entrera, il s’assoira sur ce petit fauteuil, et nous parlerons de ce qu’il a fait aujourd’hui, de ce que j’ai fait moi-même, de notre chère estancia, des amis… de notre amour… Ma vie est là, je ne souhaite plus rien… Si ! il y a une chose que je désire de toutes mes forces, c’est que, de l’autre côté de l’Océan, dans mon pays aimé, on connaisse mieux ma seconde patrie !
Et pour la connaître, il faut vivre sur nos sol, se mêler à ses fils, explorer ses solitudes vierges ! Elle est fière de sa jeune grandeur, mais elle accepte les leçons du passé, elle a l’orgueil de son effort, mais il ne l’a pas rendue vaine, et elle accueille les Français avec les mots qu’ils aiment, et auxquels elle croit : Liberté, Égalité, Fraternité !
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Du soleil, le ciel bleu, et de la joie… c’est le 25 Mai…
A toutes les fenêtres flottent les drapeaux bleus et blancs, le canon tonne, des groupes passent en chantant, la cocarde bleue et blanche à la boutonnière ou au corsage, des délégations d’écoles, de corps de métiers, de Facultés défilent… les automobiles marquent le pas derrière d’humbles breaks mouchetés de la boue des routes campagnardes, voici le coupé discret de l’Archevêque, des gauchos passent au pas léger de leurs chevaux…