Devant nos fenêtres, la vaste place où s’élève la statue de San-Martin, fourmille déjà de centaines d’enfants qui vont chanter tout à l’heure le chant national argentin en l’honneur du héros de l’Indépendance…
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La foule s’est rangée sans un cri, sans une querelle, recueillie et attentive, et dans l’air frais du matin, dans la limpidité de ce beau jour d’hiver, s’unissent des voix pures, nettes, aiguës. L’hymne patriotique monte vers le ciel clair, et les petits visages se lèvent vers l’effigie du héros, tout enflammés d’ardeur et d’amour…
Mamita pleure d’émotion, et je sens ma gorge se serrer, quand un des plus petits enfants vient déposer une palme dorée sur le socle de bronze…
Un homme parle au pied de la statue, nous distinguons chaque mot. Il dit la vie de San-Martin, cette vie d’héroïsme et de misère, et l’admirable élan de celui qui « donna des ailes aux canons », en leur faisant passer l’Ande infranchissable : il dit aussi ce que fut l’épouse de ce soldat sans pair, la douce compagne aux boucles brunes, dont le cœur menaçait de se briser à chaque bataille, et qui masquait ses angoisses par des sourires ; il évoque Fray Beltrán, le moine guerrier, qui s’improvisa fondeur et fit des pièces d’artillerie avec les cloches des couvents, les dames de Mendoza, donnant leurs bijoux et leur argenterie pour payer la nourriture des soldats, et gâtant leurs belles mains à coudre de rudes vêtements, les Puyrredon, les Brandzen, les Lavalle, tous… tous… l’un d’eux était Français, dit-il…
Je tressaille d’orgueil… là où on se bat pour une juste cause, n’y a-t-il pas toujours au moins un Français ?
La cérémonie est finie, la voix virile qui vient d’exalter l’amour de la patrie en paroles brûlantes s’est tue.
La place est vide… mais le socle de la statue disparaît sous les fleurs…
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Nous allons à pied chercher Carmen et Carlos avec lesquels nous assisterons à la revue. A peine si l’on peut circuler… des provinces lointaines sont venus des gens basanés et graves ; Rosario, port des céréales, Tucuman, où la culture de la canne à sucre fait des millionnaires, Mendoza dont les vignerons connaissent les grappes du pays de Chanaan, Santa-Fé où les fortunes sont attachées au bois incorruptible du Quebracho, Entre-Rios où roule l’or des oranges, Rio-Negro qui fait croître des fourrages incomparables à l’ombre des pêchers chargés de fruits, et Salta, et Jujuy… toutes les régions sont représentées par des hommes vigoureux et actifs, et des femmes joyeuses d’étaler en bijoux et en soies la richesse que leurs maris tirent de la terre féconde… Les ouvriers se mêlent aux bourgeois, les riches aux pauvres, on se sourit… les classes sociales ne se haïssent pas : elles ne sont séparées que par quelques années de labeur…