Mme Z... est un drôle de petit corps de femme; son mari est sénateur, en outre un savant, un lettré, un homme supérieur, il a traduit en langues étrangères les chefs-d'œuvre russes et a porté le deuil de Gambetta. Lors de son premier passage à Paris, elle a été voir à l'Odéon Severo Torelli, drame de François Coppée. Enthousiasmée à fond, elle est allée demander au concierge du théâtre l'adresse de l'auteur pour lui exprimer son admiration.

Voilà ce qu'on ne voit pas en France! Un enthousiasme véritable, naïf et ne craignant pas le ridicule.

Elle écrit donc à Coppée, en obtient une audience, lui écrit de Rome, lui apporte un tableau, une copie de madone. Le poète la remercie du tableau en lui exprimant le regret de ne pouvoir lui exprimer ses remerciements de vive voix, n'étant pas libre. Mme Z. ne se décourage pas et ne pense pas que cela peut l'importuner. Elle me charge de rédiger une dépêche à Coppée:

«Monsieur,

«Je reste jusqu'à samedi, j'y suis forcée par quatre jeunes filles enthousiastes qui m'ont fait jurer que je leur ferai voir François Coppée. Quelque habitué que vous soyez aux triomphes vous ne pouvez dédaigner celui-là, qui a pour lui la jeunesse et l'admiration vraie. Dites-nous donc quand il faudra vous attendre.

«E. Z.»

Hier, on recevait la carte de François Coppée de l'Académie française, qui aura l'honneur de se présenter chez Mme Z... vendredi à une heure et demie, deux heures au plus tard.

Et à deux heures il était là, dans notre salon, maman, Mme Z..., Mlle S..., nièce de Mme Z..., Dina et moi.

Tu sais, moi je suis très calme, mais j'ai été englobée dans les quatre jeunes filles enthousiastes, pourtant il a dû voir que je ne suis pas si bête que les autres en avaient l'air. Les Canrobert ont dîné chez la princesse Mathilde avec lui, il a causé avec Claire et je lui en parle.

Il s'installe dans un fauteuil, prend du thé et fume. La table à thé est apportée toute servie comme au théâtre et il y a un moment où nous sommes toutes les six à le regarder boire son thé. Il en fait la remarque, ce grand poète, et pousse la bonté jusqu'à demander à voir mon atelier et à me dire, en partant, de lui faire signe lorsque j'aurai quelque nouveau tableau à voir.