À son frère.
Nice.
Cher Paul,
Hier, Faure a chanté dans Faust devant une salle éblouissante. Nous arrivons avant le lever du rideau. Ma tante, Dina, moi, le général et M., aussitôt vient le marquis R.
Depuis le premier jusqu'au dernier moment je suis radieuse sans raison, je fais même plusieurs mots, qui auraient pu avoir du succès si... mais personne n'ira les répéter... Ah! bah! certainement beaucoup plus que venant d'une autre. Surviennent encore quelques personnes, il se produit un encombrement et B. s'esquive...
Mais avant tout laisse-moi te dire que je suis émerveillée, charmée, en adoration devant le jeu, le chant et la figure de Faure. Oui... de cet histrion, précisément. Ce n'était pas un acteur, ce n'était pas un chanteur, ce n'était pas un parfait Méfistophélès, c'était Satan lui-même. Costume, manières, figure... l'illusion était complète: souplesse infernale, raillerie impitoyable, diabolique, philosophie infâme et légère.
À côté de cette perfection on voyait ce que je ne verrai sans doute plus jamais: une Marguerite qui ne chantait pas. C'est fort, diras-tu. C'est vrai. Au commencement j'ai cru qu'elle était émue, effrayée, et lorsqu'elle entama l'air du roi de Thulé, j'ai tremblé pour elle et je suis devenue honteuse, si épouvantée que je me suis cachée au fond de la loge comme si c'était moi la chanteuse. Elle poussait un gémissement, murmurait quelques sons, hurlait, c'était au point qu'on n'a pas daigné siffler.
Les délicieuses heures que j'ai passées! La loge pleine de monde, ce qui m'empêchait de tomber dans mes humeurs noires... Une musique céleste, qui m'enveloppait comme un triple manteau de bien-être, qui me réchauffait le cœur et me transportait.
Pendant les mauvais endroits j'échangeais quelques propos gais et aimables avec ceux de la loge, tous gens d'esprit. Ce soir il m'a semblé être heureuse et je vais tomber à genoux devant Dieu pour le prier de protéger la guérison de ma gorge afin que je puisse étudier le chant... Car là est la véritable vie! Les détails de Faust peuvent plaire d'une certaine façon et grâce à la musique, mais le sujet est dégoûtant. Je ne dis pas immoral, hideux, je dis dégoûtant.
J'avais une robe chastement révélatrice, d'une étoffe collante et élastique, et j'étais coiffée comme Psyché, les cheveux relevés sur la tête par un nœud de boucles naturelles. Tout le monde me dit que je parais toute neuve ainsi: coiffure, costume, taille; une statue vivante et non une demoiselle comme il y en a tant. Tu dois être fier, mon cher ami, d'avoir une sœur comme moi.