Le palais du gouverneur est le reste d’un ancien bâtiment, et la salle à manger de Lahore était autrefois un tombeau superbe. Sa voûte, qui s’élève sombre et haute, reçoit des convives pour lesquels elle n’avait pas été construite. Ses murs discrets en gardent le bruit, et sa fraîcheur est un de ses plus grands attraits. Le jardin qui entoure cette demeure est ravissant; les terrains, jadis en friche, sont ornés maintenant de délicieux bosquets, de vertes pelouses et d’arbres touffus. Partout les Anglais ont fait des plantations et ont changé l’aspect des plaines nues du gouvernement du Pendjab. A Lahore, il y a aussi un musée très complet de toutes les belles antiquités qui ont été trouvées dans l’Inde; nous l’avons visité et nous l’avons admiré.
Sir Robert Egerton va partir pour une grande inspection; il veut s’assurer de visu si la province dont il a été le gouverneur pendant cinq ans a été administrée comme elle devait l’être, et si ses ordres ont été exécutés avec soin. Mme Egerton l’accompagnera.
Ces visites de hauts personnages sont une grande affaire; c’est un déplacement d’à peu près deux mille personnes. Les tentes sont toujours doubles, de façon que lorsqu’on quitte la halte, l’autre tente doit déjà être posée à la station suivante. Puis, comme il fait froid, elles sont meublées de poêles, en sorte que le confort de la vie suivra les voyageurs.
Ce décorum asiatique est de rigueur, et les Anglais, tout en le réduisant le plus possible, ont dû s’y soumettre, sous peine de passer pour de piètres personnages aux yeux de leurs sujets vaincus, mais non conquis.
Je lis en ce moment les belles pages de M. Taine: les Origines de la France contemporaine; et la description du faste et des dépenses de la cour de Louis XIV, Louis XV et Louis XVI me rappelle ces monarques asiatiques aux dépens desquels vivent des milliers d’individus plus ou moins utiles. C’est une conséquence immédiate du despotisme personnel et de la possession d’un seul dans l’État, mais qui au profit du luxe a son bon côté.
Les Anglais ont établi aux Indes une coutume assez bonne, et en tout cas très juste. Les postes élevés ne peuvent être conservés par leurs titulaires au delà de cinq années.
Cet état de choses permet à un plus grand nombre de fonctionnaires capables et intègres de parvenir à ces situations importantes. Au bout de ce temps ils sont mis à la retraite, comme je l’ai déjà dit, avec 25 000 francs de pension.
Ce départ forcé est un grand crève-cœur pour chacun: plus d’un pousse des soupirs de regret, s’éloigne le cœur gros de ces délicieuses demeures et pense avec peine, mais non avec envie, au sort de ses successeurs.
La maison était donc tout en émoi, mais calme et cependant tranquille; tout se faisait par ordre, et M. Dane lui-même ne laissait entrevoir sa préoccupation que par une agitation un peu plus vive que de coutume.
Aussi notre séjour ne fut pas de longue durée, et, malgré l’amabilité de notre amphitryon, nous résolûmes de partir le plus vite possible, ce qui, du reste, nous était on ne peut plus agréable: nous aspirions au repos et il fallait que nous nous arrêtassions encore à Delhi.