D’Agra à Bombay, lorsqu’on va directement on met quarante-huit heures en chemin de fer. Si l’on flâne un peu, le trajet est plus long; c’est vous dire combien nous étions fatigués lorsque nous remîmes le pied dans cette ville.

A notre arrivée, le consul de France, le très aimable M. Drouin, nous attendait à la gare et nous offrait sa ravissante demeure pour habitation. Nous acceptâmes franchement et avec plaisir. Nous nous y rendîmes. Il était dix heures du matin, et le 10 novembre, malgré cette époque d’hiver, le soleil brillait, le ciel était bleu, et le thermomètre marquait 25 degrés à l’ombre.

Le mois que nous passâmes sous ce toit hospitalier sera pour nous un mois inoubliable.

Tout s’y trouvait réuni pour nous faire regretter ce séjour. Tant il est vrai que ce sont les personnes elles-mêmes qui nous font plus ou moins aimer les lieux visités. Bombay nous paraît plus charmant que la première fois, et la ville indigène plus originale encore.

En compagnie de notre aimable cicerone, nous vîmes des choses que nous n’aurions jamais pu admirer sans lui. Mais la danse tant vantée des bayadères est, pour mes yeux européens, un charme que je ne goûte pas. Pourtant le nautch auquel nous assistâmes était intéressant, mais je me suis toujours demandé pourquoi les plus laides, et surtout les plus vieilles, avaient le plus de succès. Ce sont celles-là pourtant qu’on retient d’avance, et, lorsque la saison des danses est arrivée, elles ne savent plus que faire pour arriver à contenter leurs nombreux admirateurs. Elles sont toutes généralement assez riches; cependant je suis encore à me demander ce qu’on peut trouver en elles. Leur danse des poignards est extraordinaire, mais leurs chants et leurs voix nasillardes me semblent étranges; une longue durée de ce divertissement m’agacerait les nerfs, tandis qu’il ravit les Hindous.

Du reste, il faut s’habituer à tout; notre œil se fait aux objets qui nous entourent, et je suis persuadée qu’après quelque temps de séjour dans ces pays, nos mœurs nous paraîtraient tout aussi extraordinaires que celles de ces contrées asiatiques lorsque nous les avons vues pour la première fois.

En me promenant dans nos campagnes, j’ai quelquefois comparé nos paysannes à celles de Bombay, et je dois dire que la balance était du côté de ces dernières. Quelle grâce dans leur démarche, dans leur attitude, dans leur pose et dans leur délicieuse étoffe drapée autour de leurs corps! comme elles nous rappellent bien ces statues antiques portant leur amphore sur l’épaule! Il semble que les siècles se soient arrêtés pour elles; tandis que les nôtres, actives, affairées, déviées sous le poids de leurs travaux, sans grâce dans leurs costumes, ne militent pas en faveur de notre civilisation moderne.

Pourtant il ne faut pas croire non plus que là-bas tout soit beauté, et, si le côté artistique frappe les yeux des étrangers, le séjour prolongé y fait découvrir des horreurs inconnues à notre siècle.

Ces pauvres presque nus, à l’aspect sordide, qui portent d’une main un vase plein de charbons brûlants et de l’autre un crâne rempli d’ordures dégoûtantes, mendiant de porte en porte, suppliant les passants qui leur refusent, et mangeant, comme pour les punir, ces saletés des rues: des enfants nus qui se roulent et courent sous ce soleil ardent; d’autres mendiants enfin, un balai à la main, afin de nettoyer la place sur laquelle ils reposent, et ce n’est pas la propreté qui les fait agir, c’est un sentiment plus qu’humain: ils craindraient de tuer le plus petit insecte et se laisseraient plutôt dévorer par la vermine que de la tuer pour s’en débarrasser. Qui n’a vu ces choses ne pourrait croire combien l’ignoble et le sublime se heurtent de près en ces pays; aussi l’œil, une fois habitué à ces spectacles de chaque instant, n’en voit-il plus les laideurs, et les côtés artistiques s’en détachent d’autant plus par les contrastes.

C’est au milieu de ces nouveautés tant appréciées des artistes que le 9 décembre s’approchait à grands pas.