A partir de cette station il faut laisser les mulets et reprendre les coulis; ceux-ci se payent à raison de 4 annas[2] par station, tandis que les mulets coûtent 8 et 10 annas.
[2] La roupie, environ 2 francs, renferme 16 annas.
De Mandian à Narkanda, la route est ravissante. Nous nous arrêtons à cette station quelques heures seulement pour y déjeuner et faire reposer nos bêtes. Puis nous repartons pour Komarsîn. Quelle superbe et magnifique forêt de cèdres deodar! Ils sont si hauts que le regard a peine à suivre leurs pointes élancées. Combien de siècles ont passé et passeront encore avant que la hache des indigènes mette un terme à leur longue existence? Nous sommes vraiment émerveillés. Mais notre enthousiasme est bientôt refroidi; le chemin devient abominable: on voit que les Anglais ne s’en sont pas occupés et qu’ils ont laissé le soin de l’entretenir au radjah qui, sous le protectorat des Anglais, administre ce pays. Hélas! nos pauvres bêtes et nos pauvres corps s’en ressentent; ce n’est pas un chemin, c’est le fond d’un torrent à sec que nous traversons. C’est plus commode et moins coûteux.
Au bas de cette exécrable route nous rencontrons M. Anderson, fonctionnaire anglais des plus aimables. Nous nous arrêtons pour causer ensemble, et, comme il a été longtemps résident anglais à Srinagar, il nous donne d’utiles renseignements.
Il regrette ce beau pays, et peut-être aussi sa situation. A présent, il est chef de tous les malfaiteurs des Indes, qui, dans ce pays, forment une caste qui est non pas protégée, mais acceptée et tolérée par les indigènes. Dès leur enfance on leur apprend à dérober, et leur plus ou moins grande adresse est récompensée par les anciens.
Il n’y a pas de sot métier!
Le gouvernement britannique, ne pouvant faire cesser cet état de choses, a cru faire pour le mieux en les enrégimentant, si je puis m’exprimer ainsi, et en les mettant sous la haute surveillance de M. Anderson, fonctionnaire des plus recommandables et des plus énergiques. Je ne sais si ce poste excite beaucoup de convoitises....
S’il est un reproche à faire aux Anglais, qui sont maîtres des Indes, c’est certainement leur condescendance envers les indigènes. Mais ce respect qu’ils professent envers les usages, les coutumes, les mœurs et la religion des vaincus est d’une bonne politique.
L’Hindou, tolérant et tranquille par nature, se soumet plus volontiers à celui qui lui laisse le libre exercice de sa conscience et de ses habitudes. Du reste, envers deux cent cinquante millions d’individus, il serait bien difficile aux vainqueurs d’agir autrement, et les Anglais, hommes pratiques par excellence, se sont pliés tout de suite aux exigences de la situation.
A Komarsîn, hélas! nous ne trouvons point de bungalow, mais il y a une place superbe, sur laquelle nous allons dresser nos tentes.