Le tchokidar ou chef de la station où nous arrivons était un ancien voleur de caste, à qui les Anglais, ne sachant qu’en faire et ne pouvant ni l’arrêter ni le laisser voler, avaient donné cette position, pour le punir sans doute, puisque, tout étant réglé d’avance par le gouvernement britannique, il ne pouvait même plus légalement détrousser les pauvres voyageurs, et que, comme agent anglais, il est au contraire obligé de leur prêter aide et protection.
Le dimanche 12, en sortant de Djovaï, on annonçait un mariage; trois hommes marchaient à la file: le premier portait une grosse caisse sur laquelle de temps en temps il frappait avec un bâton recourbé; le second tenait un tambourin sur lequel il jouait avec deux baguettes; le troisième, un jeune garçon, frappait sur une grande cymbale de cuivre avec un bâton pareil au premier. Ils allaient par tout le village, et même quelquefois dans plusieurs, annoncer les fiançailles.
Le jour du mariage, on place dans la cour de la maison l’idole de Kamadéva, le dieu de l’amour et de l’hyménée chez les Hindous. On lui offre des fleurs, des fruits; les bayadères dansent et chantent, puis on fait des processions dans la ville ou dans la campagne.
En revenant à la maison, nouvelles offrandes à l’idole, puis diverses cérémonies. Après que le mari a passé au cou de sa fiancée, chez les riches une chaîne d’or, et d’autre métal chez les pauvres, le mariage est terminé, et on laisse les fiancés libres de se retirer. Ces fêtes durent quelquefois plusieurs jours, et les Hindous font de folles dépenses pour satisfaire cette vanité.
Les Hindous se marient en général de très bonne heure, les hommes à quatorze ou quinze ans, les femmes entre dix ou douze. Il y a des filles qu’on marie même à trois ans, mais alors, jusqu’à un certain âge, elles restent dans la maison de leurs parents.
C’est à la suite de cette coutume qu’il y a tant de veuves aux Indes; un vieillard pouvant épouser une enfant, il n’est pas rare alors que l’enfant devienne veuve même avant d’être femme, et, quoique le mariage ne soit pas toujours consommé, elle ne peut pourtant jamais se remarier. Le sort d’une veuve aux Indes est très misérable; réduite à la servitude, à la misère, au mépris public et aux reproches de sa famille et même de ses fils, il n’est pas étonnant qu’elle préfère la mort, d’autant plus que par là elle doit sauver elle et son mari de l’enfer et attirer à ses enfants et à toute sa famille une grande considération. Aussi, dès qu’une fille naissait, on lui mettait sous les yeux le tableau du sort qui l’attendait si son mari venait à mourir avant elle, on lui faisait un éloge pompeux de tous les avantages qu’elle retirerait de son sacrifice dans l’autre monde et de la considération qui entourerait sa famille ici-bas. Qui sait si cette dernière considération surtout n’était pas propre à rendre éloquents ceux qui n’étaient pas les acteurs de ce supplice? Il est vrai que, sans son approbation, on ne pouvait la conduire au sacrifice, mais on l’entourait de tant d’obsessions, et la puissance des préjugés du monde est si grande, que la plupart s’y soumettaient. Aussitôt on lui témoignait les plus grands honneurs; on lui mettait une branche de manguier dans la main, on lui teignait en rouge le bord des pieds, elle prenait un bain et on la couvrait de vêtements neufs. Un tambour battait sans interruption et annonçait la triste cérémonie, puis on la conduisait devant le bûcher, on lui faisait réciter les prières d’usage, elle se dépouillait ensuite de ses ornements, qu’elle offrait à ses amis, et, après avoir attaché des tresses rouges à ses bras, relevé ses cheveux avec un peigne neuf, elle faisait sur son front les marques de la caste à laquelle elle appartenait, et, tournant sept fois autour du bûcher, elle y montait ensuite et s’étendait sur le corps de son mari. Alors on relevait sur elle les pièces d’étoffe qu’on avait placées sur le plancher, et avec des cordes on attachait les deux corps ensemble. Aussitôt le fils du défunt mettait le feu avec une torche au bûcher, et, aidé d’autres personnes, le feu s’allumait de toutes parts. Pour l’alimenter, on jetait dessus du beurre clarifié et des fagots jusqu’à ce que le corps fût entièrement consumé, ce qui était l’affaire de deux heures. Il y avait, certes, des femmes qui montraient un grand courage, mais il y en avait d’autres, m’a-t-on dit, qui, vaincues par la peur, refusaient même au dernier moment, se traînaient à genoux et s’échappaient en poussant de grands cris; alors on les poursuivait et on les forçait à ce sacrifice en les accablant de mauvais traitements, et, quant aux concubines des grands personnages, on les saisissait de force pour rendre la cérémonie plus émouvante.
Heureusement que les Anglais sont parvenus à faire cesser cette coutume barbare, mais le sort des veuves ne s’en est pas amélioré, et telle est la force des usages qu’il y en a qui le regrettent.
Dans quelques parties de l’Hindoustan on enterrait les morts; alors les femmes étaient enterrées vivantes, mais on avait soin de les étrangler quand la terre était sur le point de les couvrir.
Les femmes hindoues sont généralement bien faites. Elles ont les traits fins, mais le teint jaune, plutôt de la couleur olive; elles se fanent vite; les plus estimées ont un teint clair. On les dit spirituelles et aimant à causer; du reste, celles qu’on entend parler ont un organe très agréable et elles sont excessivement gracieuses dans leur démarche et dans leurs manières. Elles adorent la parure et surtout le corail, probablement parce que le rouge relève leur teint; c’est la couleur des brunes, dit-on, ce doit être la leur.
A notre arrivée à Kôt, il y a encore une noce dans ce délicieux petit village, situé sur les flancs de l’Himalaya. M. de Ujfalvy paya les coulis et leur donna un bakchich ou pourboire; mais au moment du partage ils murmurèrent et enfin vinrent réclamer; mon mari alors se fit rendre l’argent et leur donna le prix juste qu’il leur devait; le partage se fit alors sans murmures et ils s’éloignèrent enchantés. Il n’y avait pas de quoi. Mais j’imagine que le bakchich avait été pour eux un sujet de contestation et qu’ils étaient heureux de s’en débarrasser.