Village de Kôt, dans le Koulou.

De Kôt pour aller à Djibi, il nous fallut franchir une passe de 3000 mètres. A cette hauteur, la végétation est encore splendide et aucune trace de neige ne se fait pressentir. Les bambous des pays chauds s’étalent de place en place sur notre route; ils se mêlent à de beaux conifères et à de magnifiques châtaigniers, dont les troncs creusés par le temps ont servi de cheminée aux indigènes. Quels barbares! Plus nous montons, plus le spectacle est enchanteur: les vallons, les montagnes s’ouvrent devant nous, les nuages sont au-dessous de nos pieds, et un champ immense de fraisiers en fleur s’offre à nos regards. Bientôt nous sommes au sommet de la passe. Un bloc gigantesque accusant une autre chaîne de montagnes se dresse fièrement à notre droite; sa pointe est garnie de cèdres deodar; ils croissent droits et fiers comme la nature qui les entoure.

Nous laissons souffler nos montures, puis nous redescendons au milieu d’un dédale de roches. La mousse tombe des arbres en jolies grappes; le torrent nous rencontre et nous conduit au rest house. Là l’assistant commissary du Koulou avait envoyé à notre rencontre deux hommes pour nous accompagner; ils nous présentèrent leurs lettres de créance, écrites en anglais, et se mirent à notre disposition. L’un d’eux avait un beau turban rouge et à son côté un couteau gourka. Les Gourkas sont des habitants du Népaul qui ont pris service dans l’armée anglaise; ce sont les plus braves soldats indigènes. Au commencement du combat, ils jettent, de préférence, leurs autres armes et se servent de leurs sabres. Ce sont eux qui font la police des Anglais. L’autre envoyé était un tchouprassi, espèce de sous-officier de police. Mais nous ne fûmes pas mieux servis pour cela. Il faut dire à la louange des Russes qu’ils savent bien mieux se faire obéir des indigènes dans le Turkestan, que les Anglais des Hindous.

Il est vrai que, à part la caste des kchatriyas, les Hindous sont en général doux, indolents, timides et efféminés. La chaleur du climat, cette abstinence de viande et de liqueur doivent contribuer beaucoup à développer cette indolence naturelle, et le repos est leur plus grand bonheur.

Cet officier de police indigène qui nous était envoyé ne savait pas un mot d’anglais. Les Anglais parlent la langue des indigènes, et les Russes, au contraire, forcent les indigènes qu’ils emploient à parler leur langue. Pourtant les Russes ne sont pas plus détestés des peuples du Turkestan que les Anglais ne le sont des peuples de l’Inde. Cela prouve encore une fois que les peuples de l’Orient ne reconnaissent que la force brutale. Soyez doux avec eux, ils vous méprisent.

Les temples que nous rencontrons sur notre passage sont pauvres et misérables. Le dieu ne fait pas ses frais.

Malgré nos deux envoyés, nous éprouvons quelques difficultés à avoir des vivres; pourtant, à la station, le tchouprassi est parvenu à nous faire avoir du beurre fondu, qu’on appelle ghî: c’est celui qu’on emploie généralement aux Indes. Les œufs qu’on nous apporte sont excessivement petits, mais il ne faut pas nous plaindre, car dans l’Inde il y a des parties où l’on ne peut se procurer même ce régal, tant les Hindous ont horreur de détruire toute créature vivante; l’œuf qui deviendra un poulet est déjà, à leurs yeux, un être vivant. De cela il faudrait conclure que l’Hindou ne doit pas pouvoir répandre le sang, et pourtant sa religion lui ordonne des sacrifices, non seulement d’animaux, mais d’hommes; cependant ceux-ci sont plus rares.

Les animaux en honneur autrefois pour ces sacrifices étaient surtout le taureau et le cheval, mais, il faut bien le dire, depuis longtemps cette coutume a disparu.

Du reste, les Hindous ne craignent pas la mort; ils la considèrent comme le terme de leurs misères, et la récompense qu’ils attendent dans l’autre vie est capable de leur faire accomplir les plus grands sacrifices.