Le suicide, par exemple, est regardé comme devant leur procurer les félicités éternelles, et l’on m’a raconté qu’il y avait des fanatiques qui se tranchaient eux-mêmes la tête au moyen d’une mécanique. J’aime à croire que les Anglais, qui ont empêché déjà bien de sanglants sacrifices, ont mis un terme à ceux-ci. Mais il est bien difficile de réduire les fanatiques; on guérit quelquefois la folie, mais jamais la bêtise.
On nous amena un chevreau. Pauvre petite bête, toute blanche, toute tremblante, comme si elle se doutait du sort qui l’attend. J’avoue que je sacrifierais bien mon dîner et que le cœur me bat. Le prix arrêté (une roupie), on l’emmène; un jeune Sikh à turban rouge tire son grand sabre, et à peine me suis-je détournée, que, d’un seul coup, la tête du pauvre petit animal est tranchée. L’homme, avec un grand calme, essuie alors l’instrument et s’empare de la tête, qu’il a eu soin de réclamer comme salaire. Je ne pus m’empêcher d’admirer son adresse, et si j’avais à me faire couper la tête, j’aimerais autant lui qu’un autre comme opérateur.
Cet homme est de la tribu sikh; cette secte a eu pour maître un philosophe appelé Nanek. Les Sikhs habitent dans la province de Lahore et dans le pays compris entre le Cachemire et Tutta, une partie du Moultan et du Sindy, et vont jusqu’aux environs de Delhi. Ils forment des cantons indépendants, mais, dès qu’ils sont menacés, tous les chefs des cantons sont convoqués afin d’élire un dictateur, qui abdique le pouvoir lorsque l’ordre est rétabli. Ce sont les Cincinnatus de là-bas. Leur principal temple se trouve à Amritsir; on l’appelle le Temple d’or. Ils forment d’assez bons soldats au service des Anglais.
Dans l’enclos de la station il y a une pierre qui ressemble à une tombe. M. de Ujfalvy demande l’explication; nous n’obtenons que cette obscure réponse: Un homme s’est promené par toute la montagne en disant et criant que tout était sale et mauvais ici. En l’honneur de cet événement, tout à fait extraordinaire aux yeux des Orientaux en raison, sans doute, de son obscurité, on a élevé à cet homme une pierre sur laquelle on dit des prières.
M. de Ujfalvy acheta en cet endroit des bijoux en argent fort originaux, ce qui nous fit passer quelques agréables instants. En outre, un riche fonctionnaire indigène en villégiature dans ce charmant endroit, ayant appris notre arrivée, vint, par curiosité sans doute, nous rendre visite. Il nous fut très utile pour nos achats de bijoux, et il consulta M. de Ujfalvy au sujet de sa maladie: il pouvait à peine marcher et souffrait de forts aphtes dans la bouche. Une pierre infernale lui fut donnée, avec les explications nécessaires pour s’en servir. Il m’offrit alors une peau de panthère, puis une ravissante petite gazelle toute jeune, et, en souvenir du lieu où je la reçus, je l’appelai Djebi. Après quoi, suivi de tous ses serviteurs, il se retira sous sa tente, dressée à quelques pas du bungalow.
Le 14 nous partions pour Manglaor, accompagnés par le chant du maïna, charmant oiseau fort commun dans l’Inde.
Il fera beau, car la cicade fait entendre un bruit qui ressemble un peu à celui d’une scierie à vapeur. Cicade est le nom latin de la cigale, mais celle de l’Inde est beaucoup plus grande que sa sœur d’Europe.
Nous côtoyons le Tirtan-Nadi, et, à la station de Plass, près de Radjaori, nous achetons de beaux bijoux du Koulou, que nous payons au poids de l’argent; néanmoins, pour forcer les indigènes à s’en dessaisir, M. de Ujfalvy leur offre un joli bénéfice. Exaspération de M. Clarke, notre compagnon de voyage, qui prétend que nous gâtons les prix. Nous ne pouvions cependant pas prendre les gens à la gorge et les forcer à nous vendre leurs bijoux. Qu’aurait dit le gouvernement anglais? Et notre conscience? On prétend, il est vrai, que les collectionneurs en ont une très large.
Le chemin de Plass à Lardji, qui côtoie le Tirtan-Nadi, est invraisemblable; les pluies précédentes l’ont défoncé en maints endroits. La route est jonchée de lauriers-roses en fleur qui poussent au milieu des roches; c’est d’un effet ravissant.
A Lardji, le Tirtan-Nadi se réunit à une autre rivière aussi grise que sa voisine était blanche.