«La polyandrie, dit M. Louis Rousselet dans son Ethnographie de l’Himalaya occidental, c’est-à-dire la pluralité des époux pour une seule femme, est probablement le type de la plus ancienne organisation sociale des peuplades primitives de l’Inde et de l’Himalaya. Ce qui tendrait à prouver son antiquité, c’est que nous la trouvons encore aujourd’hui en usage chez des tribus séparées les unes des autres par de vastes espaces peuplés d’adeptes de la polygamie. Ainsi nous trouvons des pratiques polyandriques chez les Naïrs, à l’extrémité méridionale de l’Inde; chez les Baïgas, dans le Gondvana; chez les Garros, aux confins de l’Indo-Chine, et enfin, dans l’Himalaya occidental, au Ladak, au Rouptchou, au Spiti et au Koulou...
«Dans le Koulou, la polyandrie n’est plus que le souvenir d’une ancienne coutume. Elle tend à disparaître, et une grande partie de la population est polygame.
«Généralement, lorsque le frère aîné se marie, tous ses frères deviennent les époux de sa femme. Les enfants nés de cette union donnent le titre de pères à tous les conjointement-époux. Une femme a ainsi jusqu’à quatre maris à la fois, mais le nombre n’est pas limité. En dehors de cette forme régulière de la polyandrie, la femme a le droit de se choisir un ou plusieurs maris (et non amants) en dehors d’un groupe de frères. Le résultat de ces pratiques est que la population reste stationnaire; cependant elle ne diminue pas. Un autre résultat est que la pudeur féminine est inconnue et que la femme se livre sans résistance au premier étranger qui la sollicite.
«La femme, chez les Koulous polyandres, est le chef de la communauté. C’est elle qui administre les biens que les époux cultivent et dont ils lui remettent les fruits. C’est elle seule aussi qui dote les enfants et leur transmet ses biens par héritage; et, dans le cas où elle meurt avant ses conjoints, c’est sa fille aînée qui prend le rang de chef de la communauté.»
Dans la suite de notre voyage, lorsque nous atteindrons la haute vallée de l’Indus, nous rencontrerons des populations chez lesquelles la polyandrie s’est conservée avec bien plus de pureté que dans le Koulou, et j’aurai l’occasion de revenir sur ces si curieuses coutumes.
Chaque mari a son mois. S’il survient des enfants, le premier appartient à l’aîné des frères, le second au deuxième, et ainsi de suite. Quant aux filles qui naissaient en trop, on s’en débarrassait dès leur naissance. J’aime à croire qu’il n’en est plus ainsi et que les Anglais y auront mis bon ordre.
Les hommes travaillent sous les ordres de la femme et, sans doute pour avoir ses bonnes grâces, l’enrichissent de bijoux. Aussi les femmes ont-elles, dans cette partie des Indes, un air d’autorité et de commandement qu’on n’est pas habitué à leur voir.
On dit qu’elles sont plus jolies que partout ailleurs; cette particularité ne nous a pas frappés.
Mais, quoique ayant plusieurs maris, leurs mœurs n’en sont que plus faciles, et les jeunes Anglais en gardaient de doux souvenirs. On raconte que la femme d’un Anglais chef de district, très rigide, dit-on, pour faire cesser ces dérèglements, imagina un moyen des plus radicaux. Elle avait fait rendre par son mari une ordonnance qui enjoignait, sous les peines les plus sévères, aux maris frustrés dans leur bonheur conjugal, de ne donner aucune nourriture aux malheureux voyageurs assez imprudents pour se laisser aller aux charmes de ces séduisantes sirènes.
Les maris, enchantés, s’étaient empressés d’obtempérer à cet édit, et les pauvres malheureux s’éloignaient au plus vite pour satisfaire leur estomac trop à jeun.