A Soultanpour il y a un bungalow très bien tenu; le chef de district, qui s’y trouvait momentanément, nous reçut avec cordialité; sa femme était à quelques milles de Soultanpour, dans les montagnes, afin d’y passer la saison chaude, et, lui, devait se rendre pour quelque temps en tournée d’inspection dans son district.
A peine sommes-nous arrivés dans ce pays séducteur qu’une musique retentissante éclate à nos oreilles. Quelle musique, grands dieux! Deux immenses trompettes en forme de crosse épiscopale mêlaient leurs sons à celui des grosses caisses, des tambours, des cris et des hurlements. Telle est la musique religieuse des Hindous, car c’était un dieu qu’on promenait en notre honneur. Ce dieu consistait en une quantité de têtes posées sur un palanquin orné de vieux châles de Cachemire et porté par deux hommes; deux autres, privilégiés entre tous, précédaient le palanquin: l’un portait un panier chargé de fruits, et l’autre un masque. Le grand prêtre, appelé phourita, drapé dans une couverture de laine blanche et le front marqué d’un signe rouge qui désignait sa caste, portait sur son épaule une cuiller et une sonnette en cuivre. Avec le premier instrument il emplit d’huile les lampes qui servent au culte.
Notre compagnon de voyage ayant voulu acquérir pour le musée de Kensington un poignard qui appartenait au dieu, il fallut consulter ce dernier. Le charivari redoubla et on fit faire volte-face au dieu. Puis le grand prêtre, après avoir pendant quelques instants, paraît-il, consulté le dieu, balbutia quelques paroles et répondit que le dieu voulait dix roupies au lieu de trois proposées par M. Clarke. Celui-ci n’en voulut pas démordre, ni le dieu non plus. Il entendait le commerce. M. Anderson, le chef du district qui nous accompagnait, marchanda et offrit cinq roupies. Alors le grand prêtre consulta encore une fois le dieu; celui-ci fut mécontent sans doute, car le grand prêtre parut tomber dans des convulsions; sa figure se contracta, ses membres s’agitèrent, son corps tremblait, et sa conversation avec le dieu paraissait des plus agitées. Son dieu le traitait vraisemblablement de gâte-métier, ne comprenant rien ni à la religion ni au commerce.
Hé quoi! il hésite! il se laisse dauber par un client! Au lieu de jurer avec aplomb qu’il ne peut céder à meilleur marché, de jurer qu’il perd même sur le prix de vente! Au lieu de mentir à propos et avec grandeur d’âme!... Cinq roupies seulement ce poignard! Mais ce serait donner, ce ne serait pas vendre! Un tel troc le dégraderait. Non, mille fois non! Qui donc alors continuerait à honorer sa divinité et s’approcherait de son autel en suppliant? Un étranger marchander son couteau, ce couteau qui allait être souillé par ce contact! Pour un pareil sacrilège il fallait demander plutôt le double à cet étranger! ce pingre! ce rat!... Et, dans sa langue hindoustani, cette apostrophe devait être bien plus jolie. Et la musique s’exhalait en hurlements plaintifs, et les instruments de cuivre lançaient des sons à faire frémir les plus braves; tous les assistants paraissaient consternés et attendaient la réponse du dieu avec terreur.
Enfin le dieu daigna pourtant se calmer. Le grand prêtre, interprète du dieu puissant, répondit que celui-ci y consentait, et que même, si on le contraignait, il le donnerait pour trois roupies, mais que c’était bien dix qu’il voulait. Alors M. Clarke, impatienté comme tout bon Anglais, remercia et laissa le poignard. Qui fut attrapé? Ce fut le grand prêtre, sans doute, qui croyait bien mettre les cinq roupies dans sa poche. Le poignard alla sans doute retrouver sa place au temple, où, avec de petits tridents en fer, ils garnissent les autels.
Ces tridents en fer sont tout ce qu’il y a de plus sacré pour les Hindous. Jamais, à quelque prix que ce soit, nous n’avions pu nous en procurer un, et notre compagnon de voyage était persuadé que, si nous venions à nous en emparer d’un pauvre petit, le village s’en apercevrait et nous ferait pour le moins un mauvais parti. Mais dans le Chamba, par une circonstance tout exceptionnelle, M. de Ujfalvy put s’en procurer un; il profita de l’occasion et laissa à la place une roupie, malgré les supplications de notre compagnon, qui voyait tout le village à nos trousses. Il n’en fut rien, heureusement.
Nous rentrons vite au bungalow; M. de Ujfalvy doit procéder aux mensurations anthropologiques de vingt hommes et femmes du Koulou, vingt hommes et femmes de Mandi, et quelques gens du Lahouli.
La chose alla bien pour les hommes, et le bakchich qu’on leur donna parut les satisfaire. Mais, lorsque je voulus mesurer les femmes, elles pleurèrent et tremblèrent tellement que je dus y renoncer; après trois ou quatre essais, voyant que les pleurs de ces femmes mécontentaient les hommes, je cessai mon opération, dans la crainte d’entraver les travaux de mon mari. Les tresses qu’elles font avec leurs cheveux étaient aussi une grande difficulté et ralentissaient encore le travail de la mensuration; je le regrettai doublement, car quelques-unes d’entre elles étaient fort jolies, surtout celles de Mandi.
Montagnards du Koulou.