Les banias sont des marchands hindous qui font le commerce; ils prêtent aussi de l’argent sur les bijoux, donc ils sont un peu usuriers.
Nous quittons la ville par une autre porte, et nous arrivons sur un terre-plein sur lequel s’élève le palais du raï: c’est le titre que portaient les rois du Koulou. Ce palais, dont l’extérieur n’a rien de frappant, est composé d’un grand nombre de constructions plus ou moins dans le style du pays. Nous entrons dans une première cour, puis on nous conduit, par un escalier dont les degrés paraissent être taillés pour des géants, à une espèce de salle d’attente où l’on a disposé trois fauteuils pour nous recevoir. Un secrétaire du raï s’est élancé pour transmettre à son maître notre désir de visiter son palais. Quinze minutes après il revient avec une réponse affirmative.
Il est probable qu’il a fallu du temps pour faire rentrer ces dames dans leur harem; nous pénétrons dans une seconde cour, à la porte de laquelle tous les indigènes ont soin de déposer leurs chaussures, et nous arrivons par un second escalier, qui, cette fois, est excessivement étroit et bas, à plusieurs salles carrées superposées, ouvertes, et dont les murs sont revêtus d’un stuc splendide. Ce revêtement ainsi que les peintures murales, en partie effacées, sont les seuls ornements de ce palais qui méritent d’être mentionnés.
Ce sont les derniers vestiges d’une ancienne magnificence au milieu de murs crevassés, d’escaliers caducs et de cours remplies d’herbe. Les peintures murales représentent des scènes du bouddhisme ou des chasses de radjahs. Quelques-unes sont assez jolies. La salle du second étage est ébréchée d’un côté: ce sont les traces qu’un boulet sikh y a laissées il y a près de quarante ans. Rien n’a été fait pour les réparer. Nous visitons encore quelques autres cours; partout la même vétusté, la même malpropreté, la même indolence. Ici un vieux palanquin éventré pourrit aux rayons du soleil; là des excréments de vache s’étalent sur des balustrades de fenêtre finement sculptées.
Le jeune raï dont j’ai parlé hier reçoit, dit-on, 25 000 fr. par an du gouvernement anglais. Vous me direz que c’est une somme plus que suffisante pour vivre dans un pays perdu au milieu de l’Himalaya? Eh bien, vous vous trompez; ce prince a perdu son royaume, mais en revanche tous les parasites qui se trouvent à une cour asiatique lui sont restés; il a des centaines de gens à nourrir qui encombrent son palais et qui ne lui savent aucun gré pour une chose qu’ils considèrent comme absolument naturelle. Il lui reste à peine de quoi entretenir son bonnet en plumes de lophophore, ses colliers, ses bracelets en argent massif, et les quelques ornements en or que son père lui a laissés. Pauvre jeune prince! Doit-il s’ennuyer au milieu de son palais délabré, entouré d’une multitude abjecte! Il est vrai qu’il lui reste ses femmes, et ce n’est pas peu dire, car les femmes de Koulou sont vantées pour leur beauté, mais leur caractère infidèle doit donner du fil à retordre au jeune raï.
Il est vrai aussi que les maris ne sont guère tendres pour leurs femmes, si l’on en juge par une aventure assez drôle arrivée à un ancien commissaire du district. Ce fonctionnaire anglais était un jour en inspection, et, dans le moment où il se trouvait sur le bord de la rivière, plusieurs maris avec leur femme sans doute la traversaient sur des outres, lorsqu’un remous fit chavirer les outres, et la femme disparut sous les flots écumeux; les maris s’empressèrent de ne pas porter secours à leur femme: ce que voyant, le fonctionnaire se jeta à l’eau et, au péril de sa vie, ramena la femme sur la berge. Celle-ci revenue à la vie, les maris vinrent remercier le commissaire et lui demandèrent un bakchich pour avoir sauvé leur femme. «Comment! un bakchich? dit celui-ci étonné, car chez nous c’est ordinairement celui qui a sauvé, non qui est sauvé, qu’on récompense.—Sans doute, lui repartirent les maris avec calme, si tu as sauvé notre femme, c’est que tu y voyais intérêt; il faut donc que tu lui fasses une pension pendant le reste de sa vie.» Cette manière d’envisager la chose n’étant pas du goût du fonctionnaire, il renvoya les maris sans bakchich.
Outres en peau de bœuf servant à traverser les rivières.
Toujours est-il que maintenant il y a un beau pont près de Soultanpour, et l’on n’est plus obligé de traverser la rivière sur des outres; cette manière de passer les cours d’eau est cependant encore en usage dans toute cette région de l’Himalaya et aussi dans le Pendjab. Lorsque la rivière est tant soit peu calme, il n’y a aucun danger; une fois les outres en peau de bœuf ou de mouton gonflées, on les laisse aller au courant en les dirigeant un peu; mais dans les rivières du Pendjab, surtout au moment de la saison des pluies, où le moindre petit cours d’eau à sec quelquefois devient en un rien de temps un torrent impétueux roulant ses flots avec fracas, le passage des rivières avec ces outres offre toujours un réel péril. Les Anglais font tout leur possible pour diminuer cette manière de passage, mais il en reste encore, surtout dans les parties que nous avions l’intention de visiter.