Départ de Soultanpour.—La mule de M. Clarke.—La passe de Babou.—Le Mandi.—Visite aux ruines d’une antique forteresse.—Surpris par l’orage.—Le temple de Baïdjnath.—Les vallées de Mandi et de Kangra.—Nous traversons des torrents.—Lucioles et choléra.—Dharmsala.—Plantation du thé.—Sa fabrication.—Kangra.—Le temple d’or, le bazar.—Voyage dans la plaine.—Nourpour.

A Soultanpour nous augmentons notre personnel d’un cuisinier, parce qu’à partir de cette ville jusqu’à Tchamba les rest houses sont plus nombreux que les bungalows, et que dans les premiers, sans ce personnage indispensable, on court grand risque de n’avoir rien à manger. Nous prenons donc un musulman et nous le chargeons d’acheter tout ce qu’il faut pour faire la cuisine.

M. Clarke, notre compagnon, fit aussi un changement. Sa monture, qu’il avait achetée à Simla, lui semblait trop peu accoutumée à ces petits sentiers des montagnes; il résolut de s’en débarrasser. Pour un Anglais, notre compagnon aimait peu la race chevaline; il regrettait toujours les chemins de fer, et aurait trouvé l’Himalaya bien plus beau si des voies ferrées l’avaient traversé. Donc, son cheval hennissant et piaffant un peu trop souvent à son gré, il s’était décidé à le changer et avait acheté, en conséquence, une autre bête, dont on lui avait fait un grand éloge. Mais voilà que le dimanche matin 19, au moment de partir, il devient impossible à M. Clarke de pouvoir enfourcher sa bête; elle donne des ruades à son nouveau propriétaire, et cela avec un air tellement furieux que notre compagnon n’est rien moins que rassuré. Il semblait véritablement atterré, lorsque M. de Ujfalvy lui conseilla de résilier le marché et de prendre un mulet. Aussitôt dit, aussitôt fait. M. Clarke choisit la plus grande mule qu’il put trouver, et, après nous avoir demandé s’il n’était pas ridicule sur cet utile animal, il se mit à caracoler et à vouloir nous devancer; mais son ardeur fut ralentie par la réception forcée du docteur hindou et du forestier du district. Ces deux indigènes, par extraordinaire, parlaient très bien l’anglais.

Après qu’ils nous eurent salués en portant la main à leur front et en s’inclinant jusqu’à terre, nous partîmes, accompagnés du percepteur des contributions, qui remplaçait le chef du district, obligé de partir en inspection avant notre départ. En Orient, lorsqu’on veut faire un honneur à quelqu’un, on l’accompagne jusqu’aux dernières limites de la ville.

Notre cortège ainsi formé avait une mine très respectable. M. Clarke trottait sur sa mule, fort satisfait; M. de Ujfalvy et moi montions nos petits chevaux, et nos domestiques fermaient la marche. Mais voilà que tout à coup, au milieu d’un chemin ravissant, la mule de notre nouveau cuisinier, mise sans doute en belle humeur à la vue de ces belles prairies, jette son cavalier par terre et se roule avec délices sur ces gazons émaillés de fleurs. M. Clarke alors se félicite de n’avoir pas choisi cette bête, si faible à la tentation. Le pauvre cuisinier, après bien des efforts, parvint cependant à dompter cet animal par trop expansif, et nous le voyons repartir et s’éloigner en toute hâte de ce chemin séduisant.

Un orage épouvantable nous surprit comme nous gravissions des corniches fort escarpées, et jusqu’au rest house la pluie nous fouetta le visage. Un orage dans les montagnes est un spectacle grandiose, mais, pour bien l’admirer, je crois qu’il vaut mieux ne pas avoir à en supporter les effets.

Le 20 nous avons à franchir le col de Babou, situé à une altitude de 3000 mètres, qui nous fait passer du Koulou dans le Mandi. Les corniches se déroulent à nos yeux en spirales, et, si le chemin n’était pas aussi mauvais, nous jouirions d’un spectacle splendide. Nos pauvres bêtes font peine à voir, tant elles sont accablées de fatigue; allons, un peu de courage et nous arriverons au bout; elles le comprennent sans doute et redoublent d’efforts pour escalader ces rochers. Un faux pas de nos montures, et nous pouvons aller nous broyer la tête contre un de ces blocs de pierre qui jonchent la route! Enfin la passe est franchie, et devant nous s’étale une vue superbe. A Badavan une dispute s’élève entre nos muletiers, dont l’un, qui a promis d’en payer un autre, se refuse à tenir sa promesse. Il paraît que le cas n’est pas rare, car, dans les stations, le règlement ordonne aux maîtres de tout payer eux-mêmes. Les habitants sont pourtant honnêtes, et les crimes dans le Koulou et le Mandi ne sont pas fréquents.

La pluie a rafraîchi le temps, et nos hommes, à moitié nus, s’enveloppent dans un morceau de toile de coton; ils se replient sur leurs jambes et ont l’air de grelotter. La fièvre d’ailleurs est fréquente dans ces régions, à cause des changements subits de température.

Aux deux extrémités de la route, le radjah avait trouvé bon de mettre un poteau kilométrique, mais c’était la seule concession qu’il avait faite au gouvernement anglais. Un contrôle, à quoi bon! c’est bon pour des Occidentaux, mais pour moi Oriental, ma volonté suffit. Là-bas le commencement, ici la fin; cela me plaît ainsi, cela doit satisfaire, et cela les satisfait. Il n’est pas de peuple plus soumis au joug d’un despote, et cela sans murmures, car le repos leur est plus cher que la liberté; pourvu qu’ils aient un peu de riz et d’eau, le reste leur est complètement indifférent. Les révolutions amenées par les intrigues du palais, les massacres mêmes ne peuvent les tirer de leur torpeur. S’il survient un changement de gouvernement, à peine s’informent-ils du nom de leur nouveau maître, et, pourvu qu’il ne touche ni à leur religion ni à leurs lois, le maître, quel qu’il soit, leur est indifférent. Aussi les Anglais, en habiles politiques, se sont bien gardés de les faire sortir de leur indolence.

Les montagnes sont boisées et couvertes de rocs désagrégés. Que de fois avons-nous entendu de formidables bruits répercutés par toutes les montagnes voisines! C’étaient des morceaux de corniche qui venaient de s’écrouler, et, quelques heures après, aux mêmes endroits, nos chevaux trouvaient à peine une place pour y poser leurs pieds. Nous frémissions à cette vue, en songeant que nous aurions pu être là.